La lente privatisation d’un fleuron québécois de la conservation: les zones d’exploitation contrôlées (ZEC)

8 mai 2009

Je lisais un sondage de Léger et Léger (pdf – 10 mo – page 10) qui révélait qu’en 2007 plus de 58% des québécois ont pratiqué des activités en forêt (plein air, chasse ou pêche).  Impressionnant.  Presque 2 québécois sur 3.  On y découvre que 26% de ces amateurs de plein-air ont pratiqué leurs activités dans une zone d’exploitation contrôlée (ZEC),  i.e. 15% de la population (1 québécois sur 6), soit 1,2 millions d’adeptes.  On peut y lire que les réserves fauniques et parcs (Québec et Canada), fortement subventionnés par nos taxes,  attirent près de 45% de ces adeptes (25% de la population) et 10% pour les pourvoiries (les autres fréquentant les terres publiques ou privées).

Étonnamment, ce même sondage soulignait que 60% des québécois connaissait l’existence des Zecs. Pourtant ces Zecs ne font peu ou pas de publicités et sont rarement dans l’actualité, comparativement aux organismes fauniques gouvernementaux ou la centaine de pouvoiries, à but lucratif,  détenant un énorme pouvoir d’influence, grâce à leurs tarifs élevés.

Les zecs, créations québécoises, uniques au monde

Mais qu’est-ce qu’une Zec au juste ? Les Zecs sont nés du démantèlement des clubs privés de chasse et de pêche le 22 décembre 1977. Le « déclubage » des territoires avait débuté doucement sous le gouvernement de l’Union Nationale dans les années 60 et a discrètement continué sous le premier gouvernement de Robert Bourassa dans les années 70. Jusqu’à son apogée au milieu des années 60, on comptait au Québec environ 2 200 clubs privés, couvrant 78 000 km2, soit près de 5% du territoire du Québec.  On y comptait alors près de 33 000 membres, soit moins de 0,05% de la population.

Il faut comprendre que les Zecs ont été créées pour démocratiser l’accès au territoire jusque là accessible qu’à un petit groupe de membres privilégiés. À partir de 1885, le gouvernement québécois offrait en baux exclusif une partie du territoire à des groupes qui désiraient en gérer la faune.  Le gouvernement, en collaboration avec les compagnies forestières, omnipotentes sur ces grand territoires de coupe, ont voulu préservé ces territoires des braconniers, des squateurs et rodeurs qui pourraient y mettre le feu et endommager le potentiel de coupe.  Sans argent à y investir, ils ont alors donné en baux exclusifs ces immenses territoires à des groupes d’individus qui possédaient les ressources et l’intérêt de les gérer.  Généralement des amateurs de chasse et pêche relativement à l’aise qui, regroupés en organismes, établissaient une charte avec des règlements sévères pour préserver la ressource et empêcher les non-membres d’y entrer.  Ces clubs étaient souvent formés par des membres de syndicats, d’associations professionnels, de familles, clubs sociaux ou compagnies.  Ces baux étaient aussi offerts à des américains influents, souvent propriétaires de grandes entreprises installés au Québec. La plupart des rivières à saumon étaient la propriété de grandes familles et entreprises américaines. On percevait alors ces clubs privés d’anglophones comme une invasion clandestine du territoire québécois, déjà colonisé plusieurs siècles auparavant.

La raison du plus fort est toujours la meilleure

On recommandait généralement 1 membre par mille carré (1,6 km2) de territoire exclusif.  Si votre territoire était de 30 milles2, alors seulement 30 membres étaient autorisés à y pêcher ou chasser. Chaque club possédait son gardien, qui entretenait les infrastructures et faisait office de garde pêche et de chasse.  On pouvait y construire un chalet et y offrir des services autogérés (rebuts, eau, électricité, déneigement…).  Il était possible d’y amener des invités mais la réglementation était sévère.  Par exemple les épouses ne pouvaient s’y rendre seul, comportement qui pouvait inciter à l’adultère.  Il était aussi interdit aux enfants adultes du membre de s’y rendre, sans la présence du membre mâle. Pour calmer la grogne dans les années 70, les clubs privés ont commencé à autoriser aux habitants autour de ces territoires à pêcher et à chasser.

Des milliers de clubs privés alors présents au Québec, sont nés 85 Zecs au printemps 1978.  Ces Zecs couvrent un territoire de 48 356 km2 soit la grandeur des états du Vermont et du New-Hampshire réunis.  Les 21 rivières à saumon protégés dans des Zecs, représentent une longueur 1 678 km, situés aux Iles de la Madeleine, Gaspésie, Cote Nord, Saguenay et Bas St-Laurent).  On y compte aussi une Zec de sauvagine. Près de 9,000 baux de villégiatures (chalets) sont présentement autorisés sur ces territoires, 99% de ces chalets datant de l’époque des clubs privés. Des nouveaux terrains « à chalet » sont maintenant offerts par le gouvernement Charest, après 30 ans de moratoire.

Un « miracle permanent » géré par ses utilisateurs

Ces Zecs sont autogérés par les membres.  N’importe qui peut en devenir membre (pour environ 20$), s’y faire élire et devenir gestionnaire de ce territoire. On y compte 40 000 membres et un peu moins d’un million d’utilisateurs. Les Zecs génèrent 500 emplois directs, administrés par 600 membres bénévoles.

Le mandat des Zecs se limitait à l’origine à la gestion de la faune (chasse et pêche) mais s’est ajouté à leur mandat l’hébergement et l’offre d’activité de plein-air (randonnée pédestre, camping, canotage…).  Les Zecs ont récemment demandé au gouvernement d’élargir leur responsabilité en leur permettant de gérer leurs routes, d’appliquer la réglementation en matière de camping et de gérer les territoires de chasses à l’orignal.

Un cancer qui ronge ce paradis:  la « chaletisation »

Ces territoires vierges subissent une forte pression des municipalités et des MRCs qui désirent s’approprier des morceaux de ce gâteau des anges.  Tous et chacun veulent « déZECquer » ces forêts et lacs protégés pour y bâtir des condos, des « monster-house » et des chalets de boomers retraités.   On motive cette décision par le sempiternel « moteur de développement régional » et autres « retombées économiques ».  Dans l’optique de la crise économique qui frappe fort les régions ressources, les fermetures de scieries, la stagnation de la coupe de bois et la fermeture de la pêche commerciale, on voit les Zecs comme un trésor non réclamé à défricher…

L’héritage de nos enfants

Il faut protéger ces territoires à tout prix.  Il faut empêcher le gouvernement et ses organismes délégués de s’emparer de ce patrimoine unique au monde pour l’asphalter, le « motomariner » et d’en faire des banlieues de riches, en forêt.  C’est le seul territoire vierge qui demeure encore accessible, à un coût abordable au Québec. Il faut qu’il demeure intact pour nos enfants, et les enfants de nos enfants.

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Compléments médiatiques

Je vous propose 2 reportages radio, un reportage télé, de Radio-Canada, qui vous éclaireront sur la problématique des Zecs.  J’ai ajouté, en bonus, un article de Louis Gilles Francoeur, tiré du journal Le Devoir.

RADIO:  Louis-Gilles Francoeur et les Zecs – par Marie-France Bazo – Indicatif Présent, le 8 juin 2005 (16m40s)
Les enjeux environnementaux des ZECS

Les zones d’exploitation contrôlées sont un véritable miracle permanent. Elles ont remis sur pied tous les territoires exploités par le secteur privé jusqu’en 1975. Le mouvement de nationalisation s’est amorcé sous le règne de l’Union nationale, pour se terminer sous Robert Bourassa. Au plan social, la nationalisation a ouvert l’accès des forêts aux Québécois.

RADIO:  Entrevue avec le ministre des Ressource naturelles et Faune, Pierre Corbeil, par Pierre Maisonneuve, le 20 mars 2006 (19m52s)
L’avenir des ZECS

Les Zones d’exploitation contrôlée (ZECS) sont des territoires administrés par des organismes sans but lucratif sur lesquels sont pratiquées diverses activités de plein air.  En 1978, les Zones d’exploitation contrôlée (ZECS) ont été créées pour remplacer les clubs privés, afin de rendre ces territoires accessibles pour tous.  Les ZECS sont des organismes à but non lucratif, gérés par des administrateurs élus par ses membres. Ces organismes voient à la gestion et à la conservation de la faune sur les territoires. On y pratique principalement la chasse et la pêche, mais aussi des activités récréatives comme la randonnée pédestre, le canot, l’escalade et le camping.

Certains craignent que dans le cadre d’un nouveau plan d’affectation du territoire public, la vocation récréotouristique de ces territoires soit encouragée en confiant la gestion d’activités au secteur privé. Pierre Corbeil, ministre des Ressources naturelles et de la Faune, ne nie pas que cela pourrait se produire, mais que le tout serait fait en concertation avec le milieu, et non de façon anarchique. Pierre Maisonneuve en discute avec Pierre Corbeil, ministre des Ressources naturelles et de la Faune et député d’Abitibi-Est, Stéphane Bergeron, député péquiste de Verchères, porte-parole de l’opposition officielle en matière de faune et de parcs, et Jean-Claude D’Amours, directeur général de la Fédération québécoise des gestionnaires de ZECS (Zones d’exploitation contrôlée).

TÉLÉVISION:  Reportage de La semaine verte – 27 mai 2007 – 10m37s : Bilan des Zecs

Créées il y a 30 ans dans le but de démocratiser l’accès aux plus beaux sites de chasse et de pêche, les ZEC doivent aujourd’hui relever un défi de taille; celui de préserver le milieu naturel tout en restant ouvert au plus grand nombre.

Elles ne sont plus la chasse gardée des pêcheurs et des chasseurs. Tous ceux qui rêvent d’un coin de paradis pour se construire un chalet, faire de la motoneige ou du véhicule tout terrain sont également séduits.  Par ailleurs, les ZEC doivent composer avec les forestières, depuis longtemps activent sur leur territoire et les promoteurs de parcs éoliens qui lorgnent ces grands espaces. Leurs gestionnaires, des bénévoles, doivent désormais concilier ces multiples intérêts. Claude Fortin, Michel Poirier et Raynald Daoust dressent un bilan des ZECs après trois décennies d’existence.

JOURNAL: Un article percutant de Louis Gilles Francoeur, Le Devoir,  18 mars 2005 – La dépossession tranquille de l’héritage des Zecs

Jean-Paul mai 9, 2009 à 11:58

Il existe une excellente émission, diffusée en 2006, sur l’histoire des clubs privés, et la fondation des Zecs. Malheureusement cette émission (Tout le monde en parlait) n’est pas disponible en ligne sur le site de Radio-Canada, mais seulement en DVD sur leur boutique web ($40). Mais ça vaut le prix, en plus tu as plusieurs reportages sur la création du Parc Forillon et le sauvetage de la rivière Jacques-Cartier des griffes d’Hydro-Québec.

http://www.cbcshop.ca/CBC/shopping/product.aspx?Product_ID=FTSRC00223&Variant_ID=BC24372007FDVD&lang=fr-CA

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