Le courage d’un survivant, dans nos bagages

5 juin 2009

Quand j’étais petit j’avais demandé à ma mère de tapisser les murs de ma chambre avec du papier peint, arborant la photo d’une forêt.  Mon frère aîné, qui habitait l’autre moitié de notre chambre, avait lui décidé de tapisser son mur avec une plage et un couché de soleil.  Quand je m’endormais, j’avais le choix de me réveiller sur une plage ou dans la forêt.  Je préférais de beaucoup le bois, même si les bruits et les odeurs étaient exclus du forfait.

La descente d’une vie

Dans quelques jours, je  réaliserais un rêve longtemps caressé.  J’aime passionnément le canot d’eaux vives, la pêche, la photographie et les grands espaces.  La culture inuit et les rivières sauvages ont toujours peuplé mon imaginaire.  Il y a plusieurs années, ce périple de 24 jours sur la rivière aux feuilles a commencé à germer dans mon esprit.  Je savais que peu de gens la fréquentait et qu’il n’y avait à peu près pas de pourvoyeurs et d’habitants, si ce n’est des phoques d’eau douce, des bœufs musqués et des caribous.  La première fois que j’avais vu une rivière du grand nord à la télé, c’était lors de l’écrasement de l’avion de Jean-Claude Lauzon et Marie-Soleil Tougas en 1997, sur la rivière aux mélèzes, au sud de Kuujjuaq.  J’avais été séduit.  Mais les vrais raisons ?  Sans doute pour combler un défi physique, psychologique et touristique.

Un défi physique ?

Pagayer 350 km, avec quelques jours de repos, et plusieurs jours de vents, de transports et d’attentes,  le froid, les millions de mouches qui vrombissent le matin sur le toit de la tente, l’hygiène sommaire, les vêtements humides au fumet de bacon, les bouffes déshydratées-réhydratées, les nuits en plein soleil, les ampoules, les maux de dos, de genoux, irritations intimes, piqûres et ronflement de ton partenaire exténué… En fait c’est beaucoup plus un défi pour endurcir ma patience, qu’autres choses.

Un défi psychologique ?

L’éloignement de mes amours, 24 nuits dans une tente exiguë avec le même (et nouveau) partenaire, 6 dans une tente moustiquaire de 10 x 10 à préparer les repas, écrire les chroniques et faire la vaisselle.  Devoir négocier chaque décision pour le bon fonctionnement du groupe, manger à l’heure du groupe, me lever à l’heure du groupe, à genoux dans le canot, 6 heures par jour, trouver des sujets de conversation avec le même partenaire ou se la fermer pendant des heures, un tour de force pour ceux qui me connaissent…

Touristique

La plupart des voyageurs choisissent d’abord un voyage pour meubler leurs souvenirs et remplir leur carte mémoire d’images indélébiles.  Indéniablement, ce pays est unique au monde.  Ses paysages lunaires, sans arbre, ses montagnes taillées au rabot et ces rivières qui déboulent à la vitesse d’un cheval qui coure.  Et ces centaines de milliers de caribous, en file indienne, que l’on croise humblement à chaque détour de rivière. En fait on s’imagine plus sur une planète de « Star Trek » où rien n’est comme chez nous.

Un absent de taille

Mon ami de longue date, et partenaire de tente et de canot lors de notre dernière longue expédition sur la rivière George en 2005, ne sera pas des nôtres cette année.  Raymond ne peux plus pagayer.  Il est partiellement paralysé.  En septembre 2006, lors d’un long trekking au Tibet, au mont Cho Oyu, la 6e plus haute montagne du monde (8 200 m), mon ami Raymond, à 6 000 mètres d’altitude, a été terrassé par un ACV (ou AVC selon…).

Un caillot, logé au cerveau, l’a foudroyé pendant sa montée vers le sommet.  Paralysé et inconscient, plus d’une cinquantaine de personnes ont participé à son évacuation vers l’hôpital militaire américain de Katmandou, au Népal.  Un trajet de seulement 200 km, mais épique quant il est effectué à dos de yack, de sherpa et d’hélicoptère, à cause de nombreux glissements de terrain.

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Quelques sherpas, et un médecin rencontré sur la montagne, sont demeurés à son chevet pendant plusieurs jours, pour le nourrir et l’épauler.  Dans cet hôpital, les proches doivent nourrir les malades en se procurant eux mêmes la nourriture au marché.  Raymond à son réveil avait perdu la parole, ne pouvait plus lire, écrire ou compter.

Lisez le compte rendu de son évacuation, en date du 18 septembre 2006,  sur le blogue de « L’échappée Belle« , l’agence qui guida ce voyage.

Le rapatriement à Montréal a été laborieux. La compagnie d’assurance refusait de le ramener à la maison, à cause des frais élevés d’un avion-ambulance privé.  La compagnie argumentait que les soins offert à Katmandou était de qualité et que le retour à la maison ne se ferait que par un vol commercial, aussitôt sur pied ou dans une chaise roulante.  Le problème est que Raymond est paralysé et cloué au lit… Mais les médecins d’ici ne l’entendaient pas ainsi.  La réhabilitation rapide d’une personne paralysée, suite à un accident cérébrale, est primordiale.  Plus vous attendez et plus les dommages seront irréversibles.  « Time is the essence ».

Sa conjointe n’hésita pas un instant.  Elle fouilla dans ses économies, ses REER et allongea la somme nécessaire, soit plus de 120 000$ pour que Raymond revienne le plus rapidement possible. Trois ans plus tard, France et Raymond attendent toujours le règlement de ce dossier.  Leur plus grand combat n’a pas été celui qu’ils croyaient.

Aujourd’hui Raymond a perdu l’usage du bras droit et l’usage partiel de sa jambe droite.  Il marche à l’aide d’une canne mais malgré son handicap, il se déplace avec une étonnante agilité.  Il pêche encore avec Alain et moi, et hormis l’entrée et la sortie de la chaloupe, il nous fait encore la barbe avec ses belles pêches.  Nous avons installé des supports de lignes à pêche et il réussi assez facilement à mouliner son poisson et à remplir le bateau de belles truites.

Raymond marche plusieurs heures par jour et il suit présentement un traitement exploratoire à l’hôpital Royal Victoria, pour tenter de réanimer ses mains et ses doigts, par de la stimulation magnétique.

Je vous invite à visionner ce court reportage diffusé par la CBC où l’on peut découvrir le programme de réhabilitation de Raymond.

Notre vieux copain nous manquera pendant ces 4 semaines dans le grand nord.  À chaque coup de pagaie nous penserons à lui,  qui aurait tant aimé se joindre à nous.  Un jour, on ira ensemble sur cette rivière, remplir la chaloupe de gigantesques mouchetés, grises et ombles chevaliers.  Et tu n’auras pas besoin de pagayer 350 km, avec des ampoules, des maux de dos et de la bouffe en poudre…

Garamond juin 8, 2009 à 07:49

On a beau aimer les défis, moi, je ne serais jamais allé aussi loin, sachant qu’au moindre pépin médical, ce serait le drame total….
Mon fils est de cette catégorie d’aventureux (il est au Madagascar, présentement) et j’appréhende le jour où je devrai tout vendre ce que je possède pour pouvoir le rapatrier rapidement suite à un accident malencontreux.
On est si bien chez soi !

Benoit Laporte juin 9, 2009 à 22:42

Vous avez raison mais il ne faut pas passer à côté de ses rêves parce que c’est risqué. Il est possible de planifier même les risques: de se procurer une assurances de qualité en cas d’évacuation, des ressources en cas de pépin, une excellente trousse de premier soin, la possibilité de contacter un médecin en tout temps et une extrême prudence dans les manoeuvres hasardeuses. Par exemple, nous bannissons l’usage de la hache, outil inutile et assez dangereux. Sur la rivière, s’il y a une petite chance de chavirer, nous choisirons plutôt de portager, sur le terrain, nos déplacements se font toujours à 2, chacun de nous possédons un aérosol de poivre de cayenne…

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