Deux économistes qui ont su faire l’apologie de notre richesse

14 décembre 2009

En 1976, je quittais ma savane pour me transplanter dans « la grande ville » et apprendre à devenir un homme.  On m’avait conseillé de tisser mon nid au sein d’une grande école universitaire. Une belle école toute neuve, en béton, sans fenêtre, équipée d’amphithéâtres aussi gigantesques qu’inhumains.  Par chance, le café Campus, mon hâvre de paix, n’était qu’à un jet de bière.

Jacques Parizeau

Un des professeurs aux HEC était l’imposant Jacques Parizeau.  Malgré mes 19 ans, stimulé par mon père, politicien d’estrade, j’ai toujours suivi les débats de l’assemblée nationale comme d’autres suivaient le hockey.  À la bibliothèque du collège, je lisais en cachette le journal « Le jour » publication séparatiste à l’index.   Mon paternel, fervent activiste libéral, détestait avec passion ce journal de « Piquiou » et ses artisans : René Lévesque, Yves Michaud et Jacques Parizeau.  Quand ce journal a finalement fermé ses portes deux ans plus tard, papa souriant me lançait:

« Lévesque et Parizeau ne peuvent même pas gérer un journal et ils veulent gérer un pays ! ».

Écoutez une entrevue radio de Simon Durivage avec Yves Michaud, éditeur du journal qui discute du lancement du nouveau journal en janvier 1974.

Ce que je connaissais de Jacques Parizeau était son parcours en zigzag, un profil atypique de brillant économiste, qui avait mal tourné.  Issu de la petite bourgeoisie francophone, gradué à Paris en droit, PhD de la London School of Economics, il allait finir ses jours dans un parti de gauche, de barbus, de socialistes. Il parlait l’anglais comme un « British », portait le complet noir trois pièces, avec les doigts placés stratégiquement dans sa veste, qui détonait avec le « complet Safari » ringard de René Lévesque.

Election L'Assomption Jacques Parizeau 1976Les élections du Parti Québécois en 1976

Mon nouveau professeur vedette nous annonce dès le début de la session d’automne 1976 qu’il sera candidat à l’élection du 15 novembre.  Mais d’ajouter de ne pas s’en faire puisqu’il avait déjà été battu deux fois aux élections de 1970 et 1973 et qu’il finira sans aucun doute la session avec nous. Promesse qu’il n’a pu tenir, suite à son élection avec plus de 14 500 votes de majorité dans le comté de l’Assomption, voisin de mon comté de Joliette.

Robert Bourassa et un petit membre de la commission jeunesse

Lors de mes premiers mois à l’université, par ami interposé, je me suis joint aux jeunes libéraux.  Quelques mois plus tard j’étais élu (!) au poste de trésorier de la commission jeunesse.  Je devins alors membre du conseil général du parti Libéral puisque les membres de la commission jeunesse participent aux conseils généraux du Parti Libéral.  J’ai eu l’opportunité de discuter avec Robert Bourassa à plusieurs reprises de septembre à novembre 1976 (avant sa grande débâcle).  C’était un homme que j’admirais intensément, de par son calme, sa détermination et sa très grande connaissance des défis du Québec.

Le référendum de 1980

J’ai recroisé Jacques Parizeau et Robert Bourassa, 4 ans plus tard, au printemps 1980 alors que j’étudiais au département de sciences économiques de l’Université de Montréal. Garnotte legionnaireDans le cadre des événements préparatoires du premier référendum sur l’indépendance du Québec en avril 1980, l’association étudiante du département d’économie avait alors organisé un débat contradictoire «toutes étoiles» entre deux grands économistes de l’époque,  Jacques Parizeau et Robert Bourassa.

Après l’amère défaite de novembre 76, Robert Bourassa s’était exilé en Belgique où il enseignait à la réputé université de Louvain.  À l’occasion, il réapparaissait dans l’actualité le temps d’un commentaire ou d’une entrevue.  Parce qu’il était lui-même économiste, il avait accepté notre invitation et s’était déplacé pour participer à cette activité de notre association.

Changement de cap

Lors de ce débat Jacques Parizeau nous avait raconté qu’en octobre 67, alors fervent fédéraliste, en route vers l’Ouest canadien à bord d’un train pour une conférence ministérielle, il avait profondément changé d’opinion sur la place du Québec au sein du Canada.  Il était monté dans le train fédéraliste à Montréal et descendu à Banff, 3 jours plus tard comme indépendantiste convaincu.  Visionnez ce document d’archive du 19 septembre 1969 à Format 60 où il explique son cheminement politique (cliquez sur l’onglet « Le saviez-vous »)

bourassa parizeau gymLe combat de boxe

Malgré ma grande admiration pour Robert Bourassa, lors de ce débat de 1980, Parizeau a été le meilleur tribun.  Convaincu et obséquieux, il mitraillait l’audience de statistiques, de concepts économiques à la mode et impressionnait les jeunes blancs becs que nous étions. Il parlait fort, se tenait droit et ne lisait jamais son texte.  Robert Bourassa, effacé, avec le dos un peu vouté, parlait doucement et portait d’affreuses lunettes de nerd.  L’argumentation était tout aussi solide.  Mais au final, l’ours impétueux avait gagné sur le trotteur, tranquille et infatigable.  Bourassa a gagné le référendum et est redevenu premier ministre en décembre 1985.  Jacques Parizeau a de nouveau croisé le fer avec Robert Bourassa entre mars 1988, lorsqu’il est devenu chef du parti Québécois, et 1994, quand il a remplacé ce dernier comme premier ministre du Québec.  Robert Bourassa mourait en octobre 1996, à 63 ans, d’un fulgurant cancer de la peau.

Et aujourd’hui

Bourassa-Parizeau, Radio-CanadaIl y a quelques semaines, j’ai regardé avec attention l’entrevue qu’a donné Jacques Parizeau à « Tout le monde en parle ». À l’aube de ses 80 ans, et 33 ans après ma première rencontre avec lui, je suis encore sous le charme.  Malgré sa voix tremblotante et son regard vitreux, il n’a rien perdu de sa verve et de son bagout.  Un grand politicien, comme il n’en reste plus.  Aujourd’hui les leaders de qualité préfèrent rester en retrait pour compter leur fortune plutôt que d’affronter les projecteurs des objecteurs de conscience.  Lisez cette entrevue avec Nathalie Petrowsky de La Presse du 21 novembre 2009. J’aurais aussi aimé revoir Robert Bourassa, un autre grand politicien qui a su prouver que nous étions finalement un grand peuple, riche et capable de se prendre en main.

* Les 2 caricatures sont tirées du site web du Musée McCord.

Garamond décembre 15, 2009 à 16:06

M. Parizeau demeure, à mes yeux, le plus grand homme politique du Québec.
Point, à la ligne !

Gérald décembre 18, 2009 à 12:49

Vous avez raison, ces 2 personnages ferrues d’économie et de développement ont été les chevilles de notre prise en main financier. Politiquement Robert Bourassa ce fut loin d’être parfait, lui qui allait et venait au fil des sondages. Mais au fond de lui, M. Bourassa était un indépendantiste mou, très mou…

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