Au pays de Yogi

24 juillet 2005

24 juillet 2005
Au pays de Yogi

Benoît : Lorsque vous planifiez une expédition dans un pays aussi rude il faut vous fier à ceux qui y ont passé avant vous ou qui y habitent. Tous les textes disponibles sur le Web suggéraient fortement d’apporter une arme à feu, histoire de pouvoir négocier avec un problème avec lequel nous espérions ne pas avoir à négocier. Ce qui nous a finalement convaincus ce sont les quelques courriels reçus de pourvoyeurs sur la rivière ou dans les environs, qui avaient entendu parler de « Pagayer pour l’autisme » par les médias, et qui nous encourageaient à s’armer. Nous sommes allés consulter un marchand d’arme de Montréal, qui connaît bien la région, et qui suggérait un fusil de calibre 12, avec des cartouches de chevrotine (dixit : « au cas où vous n’auriez pas le temps de viser ! »). La chevrotine, aussi appelée « Buck Shot » se compose de 9 plombs de la grosseur d’un pois, qui se déploient sur une bonne largeur. Je possédais déjà une arme de calibre 12, mais je doutais encore de l’utilité de celle-ci en canot. Elle représente en plus un poids non négligeable de 11 livres, de forme difficile à placer dans un canot. Qu’à cela ne tienne, nous avons décidé de l’apporter.

Étienne, Pierre-Marc, Benoit et Gérald. Raymond est derrière la caméra.

Comme je l’avais déjà mentionné, à notre arrivée à Schefferville, nous avons fait la connaissance de Jos Miquelon, un pagayeur ontarien solitaire qui descend la rivière pour une 5e fois. Son équipement est rudimentaire et il ne transporte jamais d’arme. Sauf qu’à sa dernière descente, il a couché au Twin River Lodge, où nous avons aussi couché le premier soir. Pendant qu’il dégustait tranquillement son petit-déjeuner, un ours s’est introduit dans le bâtiment principal, par un trou qu’il avait creusé dans une autre pièce. Jos se trouva alors face à face avec l’intrus, dans la salle à manger. Sans arme ou répulsif, il commença à lui lancer tout ce qu’il lui tombait sous la main : assiette, tasse, chaudron. Il l’invectivait de quitter les lieux en criant de toutes ses forces. L’importun rebroussa chemin pour revenir, debout, à la porte principale. Jos put à ce moment voir l’animal dans toute sa splendeur. Pendant plusieurs minutes notre plantigrade lui donna des sueurs froides pour enfin quitter les lieux. En blague, nous lui avons suggéré, pour une meilleure compréhension par l’animal la prochaine fois, de s’adresser à lui en français plutôt qu’en anglais.

Cette histoire, et bien d’autres entendues depuis, nous oblige à sans cesse nous surveiller lorsque nous campons ou marchons en forêt. Plutôt que d’avoir à nous servir d’une arme en cas de face à face avec un ours, nous avons opté pour la prévention. Jamais de nourriture ou de déchets laissés sans surveillance et jamais rien d’odorant dans la tente (comme de la pâte dentifrice, du déodorant ou du savon). Nos barils sont constamment fermés et goupillés. Les poissons sont nettoyés dans la rivière à bonne distance du campement et les vêtements avec odeur de poisson lavés ou placés dans nos barils. Si jamais la prévention ne suffisait pas, et que Yogi décidait de venir nous chiper notre panier de pique-nique, nous avons trois autres options. Un sifflet constamment au cou, un répulsif de poivre de Cayenne à portée de main et dans chacune des tentes une corne de brume (genre de flûte assourdissante utilisée sur les bateaux ou dans les événements sportifs). Il nous reste encore 12 jours de descente. Les nombreuses pistes et excréments d’ours nous satisfont amplement. La rencontre du propriétaire de ces lieux n’est pas dans la grille d’activité.

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