C’est assez, je te quitte !


Après 30 ans d’irréprochable fidélité, la décision a été difficile à prendre, mais j’ai décidé de te laisser.  Tu étais pourtant toujours disponible pour moi très tôt le matin.  Je prenais toujours mon café en ta compagnie. Nous passions des heures ensembles au retour du bureau et de longs dimanches matins au lit.  Mais tout ça c’est bien fini.  Plus jamais je ne te prendrai avec moi, plus jamais tu ne laisseras ta marque sur mes mains, plus jamais tu ne me feras réfléchir ou sourire.   Ma décision est irréversible.  Je résilie mon abonnement à mon quotidien préféré.

Cette décision me trottait dans la tête depuis quelques temps.  Depuis que ma compagne de vie et moi, le matin, sautions la clôture avec nos laptops, pour lire nos nouvelles dans nos agrégateurs RSS ou encore sur nos sites de nouvelles préférés.  Je t’ai même trompé, chez ma dentiste, en lisant des articles sur mon “Ipod Touch”.  Je peux maintenant lire les grands journaux américains, des webzines spécialisés, feuilleter les quotidiens “canadians”, les grandes publications européennes, Libération, Le Monde et même le blog de Barrack ou celui de Seth Godin.  Je n’ai plus besoin de toi, media maintenant obsolète.

Chaque fois que je te jetais dans le grand bac bleu, j’avais un pincement au cœur. Tu restais souvent intacte, avec tes couteuses pubs glacées au centre.  Le samedi, un kilogramme de papier, à peine feuilleté, se retrouvait dans le grand glouton à roulette. En pure perte.

La lente disparition des imprimés

Cette fin de semaine, j’ai vu les usines de récupération encombrées de centaines de tonnes de papier dont personne ne veux.  J’ai vu dans un coin le ballot de papier que j’ai généré cette année.

J’ai vu des journaux britanniques, vieux de 200 ans, fermés leurs portes ou migrés vers le web.  J’ai vu la fermeture du San Franscisco Chronicle, du LA Times et la banqueroute des 2 grands quotidiens de Détroit (Detroit Free Press et Detroit News).  J’ai vu les votes de grève au Journal de Montréal (et de Québec) et à La Gazette.  J’ai vu la déchéance des « moulins à papier » au Québec et partout dans le monde.  J’ai vu les imprimeries du géant Quebecor World fermées une à une, pour finalement se refugier sous la loi de la faillite.

J’ai honte mais je n’ai pas le choix,  Je ne peux plus payer 500$ par année pour soutenir une industrie moribonde.  Je sais que le papier que je n’achèterai plus empêchera de couper plusieurs arbres. Mais coupera plusieurs emplois. Mais je dois m’adapter et l’industrie, de même.

L’apparition des quotidiens gratuits ont planté le dernier clou de ce divorce de société.  En nivelant par le bas, ces nouvelles feuilles de choux ont jeté le discrédit sur ces jadis nobles journaux, en traitant l’information comme du “fast food publicitaire”.  L’absence de dossier de fond, d’éditorialiste et de réflexion,  nous a mené tout droit au site d’enfouissement.  Celui là même où nous enterrerons cette vénérable institution, née du rêve de Gutenberg.