Le rejet et l’humiliation

2 mars 2009

Ces dernières semaines, on a fait couler beaucoup d’encre et de salive sur les conséquences indélébiles de l’intimidation à l’école, le bullying et le taxage.

Originaire d’un coin de ville « petit bourgeois », enclavé dans un secteur industriel, mon école primaire baignait dans cette saumure malsaine de « riche / pauvre », « bolé / problème d’apprentissage », « bum / fils à papa ».  Loin de moi l’idée d’associer systématiquement pauvreté, échec scolaire et délinquance.  Mais dans mon quotidien de petit grassouillet de 9 ans, les durs à cuire étaient presque toujours originaires de milieu défavorisé.

Dans mon école, il n’y avait que des gars de la 1ère à la 7e année.  Deux classes de 35 enfants, par année scolaire. Une école de quartier de 500 ti-culs des années 60.

Dans ma cour d’école, ça brassait.  Les patronnes avaient beau porter des cornettes de l’Immaculée Conception, les bagarres étaient monnaie courante.  Dans le coin le plus rapproché de la religieuse surveillante, les plus privilégiés s’échangeaient des cartes de hockey, des Beatles ou des Monkeys.  Les « trimpes », élevés dans les cabanes sur le bord de la rivière, jouaient au ballon « coup de poing » ou au Mississippi.  Ceux qui osaient s’aventurer dans leur territoire, n’avaient qu’à bien tenir.

Plus petit que la moyenne des ours, étrangement, je recherchais la compagnie de ces voyous.  J’avais vite compris qu’il était important de les avoir de mon côté pour éviter d’être pris en otage.  Fort en gueule et pas peureux de recevoir des baffes (nous sommes 5 frères), je tentais souvent des approches furtifs avec ce groupe de durs.  Il fallait, comme le racontait, Stéphane Laporte cette fin de semaine dans son billet de La Presse, avoir la réplique facile, percutante et comique.  Ile ne fallait jamais laisser une insulte ou tentative d’intimidation sans réponse.  Et tu te devais d’être prêt à manger une taloche si tu n’avais pas réussi à désamorcer la torpille que l’on venait de t’envoyer. Ou courir vite.

La plupart des durs à cuire pratiquait l’intimidation pour obtenir l’attention de leurs pairs et pour s’affirmer.  Ils étaient souvent issus d’un milieu familial où l’estime de soi était peu valorisée.  Réussissant bien en classe, je me souviens d’avoir aidé à faire ses devoirs la terreur de l’école, Pit Laverdure, un petit bout de cul « prime », qui cognait dur.  Il refusait que je l’aide en classe mais m’invitait chez lui, dans le modeste appartement familial.  Seul à seul, l’agresseur était méconnaissable de gentillesse.  De retour dans la cour, c’est à peine s’il me regardait. Mais je savais que je jouissais d’une certaine immunité politique parce que j’étais maintenant le copain de « Pit », le redoutable.

Mais ma grande gueule était généralement un aimant à ecchymoses.  J’avais l’art de me foutre dans le pétrin.  Je me rappelle qu’à la fin d’une journée de classe, à 4 heures, il courait la rumeur qu’un méga-combat s’organisait dans le stationnement à l’arrière du salon mortuaire, pas très loin de l’école.  Les 2 matamores de l’école, Descoteaux et Granger allaient s’affronter dans un duel où tous les coups étaient permis.  Un combat extrême de morveux de 12 ans.  Des colosses baraqués comme des hommes, qui se battaient comme des chiens enragés.  Ça promettait. En revenant chez moi, la directrice me demandait d’où je venais comme ça.  Sans réfléchir, j’ai naïvement « stoolé » les 2 fêlés de l’école.  Mes jours d’indicateurs étaient comptés.  Pendant plusieurs semaines, afin de protéger l’intégrité de mon rondelet mais fragile anatomie, je n’ai pas mis les pieds dans l’arène des gladiateurs.  J’ai choisi de classer des livres dans la bibliothèque, nettoyer les brosses à tableau, compiler les feuilles de présence, et fait le lèche-cul dans le bureau de l’impressionnante sœur directrice.  Même sans procès, je purgeais déjà ma sentence…

Les cicatrices de l’humiliation

Ceux qui ont vécu la terreur du harcèlement, ne l’oublie jamais.  Comme une tache ineffaçable sur l’âme, on se rappelle toute notre vie de celui qui nous a empêché de dormir, celui par qui notre vie de gamin allait prendre fin.  Dans le subconscient d’un adolescent,  la fuite ou même la mort est souvent la seule issue possible pour sortir de cet enfer. C’est probablement ce qu’a vécu l’adolescent David Fortin, dont les parents sont sans nouvelles depuis plusieurs semaines.

Quand mes enfants ont eu à faire face à cette situation, je leur ai conseillé la négociation.  Mais pas à outrance.  Si le taupin ne voulait rien entendre, fallait alors faire face à l’agresseur et prendre le taureau par les cornes.  Même si ça devait se terminer par du « brasse camarade ».  Suite à un accrochage, je me souviens d’avoir été convié par la directrice de l’école d’un de mes garçons.  On m’accusait de glorifier la violence auprès de mes enfants.  On me conseillait même de consulter un psychologue pour qu’il m’explique qu’il existe d’autres solutions que la violence pour résoudre un problème.  « Avez-vous aussi donné cette directive au gros fanfaron qui harcèle mon fils dans les casiers depuis des semaines ? »

La force par la force

Suite à une série d’événements de harcèlement dans l’autobus, mon autre fils refusait de retourner au collège.  Je lui ai alors conseillé de contacter un ami policier qui, quelques heures plus tard, allait cogner à la résidence du harceleur, revêtu de son uniforme constabulaire.  La visite à eu un effet « bœuf » chez l’abuseur.  La guérilla se termina.

Ma plus grande fierté.  Mais que je n’ai jamais admis, à cause de la peur du psychologue.  Ma fille ainée se fait harceler dans l’autobus.  On l’insulte en se moquant de sa sœur « mongole ».  D’un bond, elle se dirigea vers son prédateur, et d’un solide uppercut bien enfilé, lui fit regretter ses propos injurieux.  L’humiliation avait cessé.  Il y avait un territoire où il ne fallait pas s’aventurer, sans avoir à payer le prix.

Garamond mars 3, 2009 à 09:11

J’ai tout lu sur les blogues ces jours-ci à propos de ce phénomène.
Claude Jasmin donne une solution qui m’a rejoint : Cesser de se singulariser. Essayer, au contraire, de se fondre dans le groupe, en s’habillant comme les autres, en racontant des farces plates, en ne restant jamais seul(e), en recherchant la protection d’un plus fort que soi, etc…
Je déplore l’attirude de la direction des écoles qui continue à se cacher la tête dans le sable….

Benoit Laporte mars 7, 2009 à 13:14

J’aime beaucoup le commentaire de Foglia qui nous cite plusieurs courriels reçus. On peut sentir l’importance du problème avec le nombre de textes pondus depuis quelques semaines. Un peu comme un viol dénoncé plusieurs années plus tard, le harcèlement continue même si on veut l’oublier, reviens à la surface aussitôt que l’on remue la vase de notre subconscient…

http://www.cyberpresse.ca/opinions/chroniqueurs/pierre-foglia/200902/24/01-830454-les-rejets-les-lettres.php

Laisser un commentaire

 

Previous post:

Next post: