Mon Dieu! Mon professeur de ballet-jazz…

7 mars 2009

Mon père est décédé voilà plus de 10 ans. Trop jeune, à 74 ans.  Il était médecin de campagne.  Même si sa clinique était localisée en ville, beaucoup de ses patients étaient des fidèles des petits villages de la région.

Il a grandi sur une ferme. Tout comme la terre que sa famille cultivait, ils étaient pauvres.  Je me rappelle du poêle à bois Bélanger pour cuisiner, qui chauffait aussi la maison.  La pompe à eau manuelle.  Le moulin à coudre à pédale. Le poulailler bancal. Le tracteur des « Arpents verts ».

Formé à la fin de la 2e grande guerre, il possédait une approche traditionnelle de la médecine.  Il adorait effectuer des visites à domicile.  Lorsque j’étais jeune, j’attendais le moment où il allait me demander de l’accompagner pour sa tournée des rangs de campagne.  Souvent je devais rester dans l’automobile, à lire mon Tintin, parce que « la madame allait montrer ses fesses malades au docteur ».  Sa tournée se terminait souvent chez une vieille tante de la famille où je me bourrais de « marlots » et autre sucreries banies à la maison.

À la fin de sa vie, atteint d’un cancer, il a été hospitalisé pour une opération délicate auquel il n’a pas survécu.  Il connaissait la gravité de son état et ses minces chances d’en sortir.  Comme beaucoup de médecins qui s’auto-diagnostiquent, il se savait condamné et ne voulait pas consulter. Mais il n’avait plus le choix…

Le soir avant son intervention chirurgical, il avait réuni ses 6 enfants dans sa grande chambre d’hôpital. Volubile et rieur, il s’était confié toute la soirée comme rarement il l’avait fait. Il enfilait les anecdotes sur sa jeunesse sur la terre, son cours de médecine à Montréal, ses longues années de fréquentations avec notre mère, ses rêves, ses déceptions, ses patients…  J’avais l’impression de redécouvrir mon père.

Il aimait beaucoup les enfants. Et adorait « suivre » les femmes enceintes et les accoucher.  Avec la même ardeur, il détestait la bureaucratie gouvernementale, la RAMQ et la DPJ.  Souvent il contournait la paperasserie des ronds-de-cuir pour se faire justice lui-même afin de relocaliser un enfant non-désiré. D’ailleurs la grande majorité des bonnes d’enfants de l’époque étaient des filles-mères qui venaient accoucher en ville;  les médecins, comme mon père, s’occupaient eux- même de replacer ces enfants du péché.

Je me rappelle d’une anecdote en particulier.  Papa suivait une jeune femme enceinte, mariée au seul policier d’un petit village éloigné.  Première grossesse, jolie femme et gros constable fier. À l’époque, les maris ne peuvent pas assister à l’accouchement.  Heureusement.  Le rejeton est noir. La nouvelle maman de s’écrier : « Mon Dieu! mon professeur de ballet-jazz… ». Flairant l’imbroglio familial, son médecin lui fit une offre « qu’elle ne pouvait pas refuser ».  En retour de la signature du certificat de décès de l’enfant, il s’engageait à replacer lui-même l’enfant dans une famille de la région désirant adopter un enfant.  Pour sauvegarder son couple, elle signa.

Fier de son coup, il nous raconta que le même jour il repartit avec l’enfant dans ses langes et alla cogner chez un jeune couple en campagne. Bouche bée, les nouveaux parents accueillis aussitôt cette nouvelle progéniture aussi belle qu’inattendue.

Papa mourut quelques jours plus tard d’une embolie pulmonaire, suite à l’opération pour lui enlever son cancer. La légende raconte que beaucoup d’enfants de la région porte son prénom…

Garamond mars 7, 2009 à 13:46

Il nous en faudrait 1000 médecins comme votre père au Québec !

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