Chronique d’une catastrophe annoncée

11 juin 2008

Au fil de mes explorations forestières, j’ai su faire amende honorable en fermant les yeux sur les massacres répétés des « exploitants de matières ligneuses ». Des coupes à blanc du début des années 90, en passant par les prometteuses coupes en lisières et jusqu’aux coupes sélectives bidons, on ne s’habitue jamais aux cicatrices encore présentes, souvent 20 ans après le saccage. En voulez vous des pneus, des réservoirs d’huile hydraulique ou encore des pièces de machineries abandonnées ? Venez faire un tour dans mon humble coin de pays.

En me baladant dernièrement dans un recoin de chemin forestier, je suis arrivé nez à nez avec une camionnette blanche, propre et flambant neuve. Surprenant de rencontrer un véhicule de route immaculé sur ces anciens sentiers de coupes de bois, rongés par des années d’érosion. En fait cette « trail » allait sans doute devenir impraticable à court terme, ce qui est une bonne chose. Les chemins forestiers qui ne mènent nulle part sont souvent sillonnés par des braconniers, planteux de pot et autres défonceurs de chalet. Un chemin de bois devrait être refermé aussitôt qu’il ne sert plus.

Mais revenons à notre camionnette suspecte. Coup d’œil rapide : aucune trace de lignes à pêche, glacière ou embarcation… Je les salue discrètement en m’enquérant de leur itinéraire. Ils se présentent: « Please allow me to introduce myself, I a man of wealth and taste… ». Mon dieu, je les reconnais. Plusieurs les considèrent comme les disciples de la solution finale, les maîtres d’œuvre de l’apocalypse ou encore les jardiniers de l’hécatombe. En fait ce sont des employés d’une compagnie forestière qui examinent l’état du chemin afin de le réparer. De le réparer ? m’inquiétais-je… Oui, nous planifions de le réutiliser au début d’août afin de « bucher » de ce qui reste de « bois deboute » en haut de la rivière McGee… Le canyon de la rivière (en fait le gros ruisseau) McGee ? mais c’est à 20 km d’ici…

Les forestiers doivent récupérer de vieux chemins forestiers du fait que le ministère (Ressources naturelles et Faune) refuse systématiquement la construction de nouveau pont ou de nouvelles routes en forêt. Une bonne chose mais qui impose beaucoup de pression sur le réseau routier existant. D’autant plus que ces routes sont généralement laissées en fort mauvais état à la fin de la « récolte » (buzzword créé par l’industrie – le mot « jardinage » est aussi très tendance pour décrire le plantage d’épinette et l’élimination systématique des pousses de feuillus).

Un paysage exceptionnel que ce petit cours d’eau, pris en étau entre 2 crans rocheux. Ce ruisseau s’alimente à partir d’un chapelet de grands lacs dans le Parc du Mont-Tremblant et se jette en fin de course dans la rivière l’Assomption. C’est triste pour ce ruisseau et son canyon. Mais il faut que les travailleurs de la région rentabilisent leurs débusqueuses pour que les américains puissent acheter des 2×4 pas chers. C’est comme les barrages de l’Hydro; on anarche allégrement les plus belles rivières de notre patrimoine (la Rupert comme la Romaine) pour vendre l’entièreté de l’électricité à nos voisins du sud.

Nous avions eu un répit des faucheurs de forêts depuis l’hiver 2006-2007. Pas de camion à 5h00 du matin, de poussière de transport de bois ou de rencontres de camions de 45 pieds avec doubles remorques. Si par malchance vous les croisez, ils vous obligent à reculer souvent de plusieurs centaines de mètres sur une route qu’ils ne partagent pas. Nous avions réglé une partie du problème en s’équipant d’un récepteur « CB » et d’une antenne afin d’intercepter les conversations des camionneurs qui y relaient sans cesse leur position afin d’éviter de s’auto-rencontrer dans un détour de rangs croches. Ces petites conversations espionnées sont souvent savoureuses; ces coureurs des bois discutent de tout et de rien, de leur couple, de leurs « jobs » ou encore d’une jeune fille se faisant bronzer sur un quai… Je me sentais un peu comme un voyeur auditif.

Il y a quelques jours, Serge et moi avons pêché sur un petit lac en haut d’une montagne, en y accédant par un sentier escarpé à moitié arraché, devenu un ruisseau suite aux pluies intenses des dernières semaines. De bains de boue à arbres tombés, nous avons parcouru 12 km en 1h45 minutes. À pied nous aurions probablement été aussi rapides. Mais nous transportions un canot, un moteur électrique, sciotte, hache et tout le matériel de circonstance. Entouré d’une immense érablière, ce lac unique ressemble à un cratère volcanique. Les feuilles vertes pâles contrastant avec les quelques rares épinettes, ces montagnes ressemblent à un écrin où baigne ce petit lac de rêve. Une immense paroi rocheuse surplombe ce paradis. Après 3 heures de pêche nous avions déjà 18 belles truites indigènes. Serge me dit que nous ne pourrons pas reprendre le même sentier pour revenir, du fait que la boue nous empêchera de remonter le cran rocheux que nous avions descendu le matin. Qu’à cela ne tienne, je connais un autre sentier mais il nous allongera d’au moins 45 minutes. Après une balade de retour de plus de 2h30, nous commencions à manquer de pétrole. Et Anne commençait à s’inquiéter, il était déjà plus de 20h00… Copieusement consommé par les mouches, le bas du dos endolori, nous avions finalement pêché ce lac dont tant de gens nous ont parlé.

En discutant de ce fameux lac avec les forestiers du « pick-up » blanc, le conducteur me dit qu’il le connait mais qu’il n’a aucun intérêt pour eux. « Rien que de l’érable, pas de résineux, ce lac n’a aucune valeur ». Dieu merci. Nous devrions planter des érables partout. Ça nous permettrait de léguer quelques arbres « deboutes » à nos enfants.

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