Rivière George 2005

River Blues 2

  1. 9 août 2005
    River Blues 2Raymond : Lundi je me suis présenté au travail. J’ai passé la journée à lire et répondre à mes courriels. Étrange mais à la fin de la journée j’étais épuisé. Pourtant au cours des dernières semaines mes activités étaient physiquement beaucoup plus exigeantes. Moi aussi j’ai le « river blues ». Je réalise que durant l’expédition, nous étions dans une bulle comme un enfant à naître dans le ventre de sa mère. Aussi confortable que cette situation puisse être, toute bonne chose à une fin; mais pas tout de suite. Tel un long cordon ombilical qu’il nous a fallu couper une fois arrivés à terme, la rivière nous a nourrit d’images et d’expériences inoubliables. J’aimerais bien pour une seule journée encore me retrouver avec mes collègues sur cette rivière. Mais quelle portion de la George choisir. Elles sont toutes belles. Dilemme ! J’ai envie de faire durer le plaisir en repassant des images et des souvenirs dans ma tête.

    J’ai en image Pierre-Marc assis dans le canot, alors que nous sommes réunis en trimaran pour mieux avancer et qui nous regarde avec un sourire béat, le poing fermé et le pouce en l’air. Il semblait nous dire que tout allait bien mais on savait aussi qu’il interprétait un personnage issu de son imaginaire. Il blaguait, le coeur léger comme son répertoire de chansons.

    J’ai en image Benoit, ou plutôt son dos, large comme le canot puisqu’il était mon partenaire à l’avant de l’embarcation. La tête penchée, il bat la mesure de ses coups de pagaie constants et réguliers comme un métronome. Il ne trichait pas Benoit. Même s’il avait voulu, il n’aurait pu; je l’aurais su immédiatement. De toute façon il était là pour avancer. Réunis en trimaran, il lui est arrivé de dire en constatant que nous ralentissions « il y en a qui ne font que tremper leur pagaye dans l’eau. Allez les gars on lâche pas ». Et ses mots d’esprits (et ses conneries parfois) dès le réveil avant même d’être debout alors que ses collègues sortaient du coma lentement. Si cette aventure a vu le jour, c’est grâce à lui et à sa persévérance. Merci d’avoir pensé à moi comme partenaire de cette expédition.

    J’ai en image Gérald attentif au besoin des autres, toujours prêt à aider. Il a assumé plus que sa part des tâches domestiques pour le mieux être de tous. Patient, une armée entière n’aurait pu le faire sortir de ses gonds. Une seule fois j’ai cru un instant qu’il perdait patience. Mais il blaguait, Gérald.

    J’ai en image Étienne en solo dans son canot, en solo lors de randonnée ou à la pêche ou encore lorsque venait le temps d’établir le camp un peu en retrait de peur de déranger ses collègues au sommeil léger. Il avait besoin de s’aérer l’esprit et cette rivière lui offrait un cadre merveilleux pour le faire. Par ailleurs, il était complètement avec nous chaque fois que la situation le commandait. En raison de sa vaste expérience, il a été celui que l’on a envoyé en éclaireur nous lire les rapides et nous indiquer les voies à suivre pour nous assurer d’un passage sans écueil. Même si son couscous aux tomates séchées n’a pas fait l’unanimité (moi j’ai aimé), chaque fois qu’il était de fonction pour faire la cuisine, il apportait une touche personnelle et mettait un peu d’exotisme dans nos repas. Épices d’Orient, condiments d’Asie, même le poisson était matière à expérimentation culinaire pour le plaisir de nos papilles gustatives.

    Il est trois heures du matin. Quel temps fait-il à Kangiqsualujjuaq ? La réalité me rattrape. Je travaille aujourd’hui.

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Nos anges gardiens

7 août 2005
Nos anges gardiens

Benoît : Je n’ai pas eu la chance de voir nos vedettes à la télévision ce matin dimanche. Anne m’a dit que Pierre-Marc, Raymond et Étienne ont crevé l’écran à RDI dans leur entrevue pour Pagayer pour l’autisme. Quelle belle façon de finir ce projet, d’autant plus que nous aurons une couverture dans le Journal de Montréal cette semaine. Nous sommes aux anges. Nous sommes aux anges mais nous leur devons beaucoup. Nous leur devons tous à ces anges qui nous permis de réaliser ce projet un peu fou et qui ont cru en nous.

D’abord aux partenaires qui nous offert de l’équipement pour notre descente comme les tentes et les vêtements de Mountain Hardware, les canots d’Esquif, la pile et les panneaux solaires d’Environergie, l’ordinateur, les chandails pour les enfants et le communiqué de presse offert par VIA Rail, la caméra offert par Stéréo Plus de Joliette et la location de matériel de Mountain Équipement Coop, J’aimerais souligner l’implication de notre partenaire pour la nourriture, IGA Crevier de l’Assomption / Joliette, notre diffuseur officiel le FM M103,5 de Lanaudière, notre hébergeur du site web Vdl2 et nos vérificateurs et traducteurs de textes 90degrés Communication. D’autres supporteurs bénis nous ont offert des rabais souvent important pour le transport, comme QNSL pour le train entre Sept-Îles et Schefferville, Norpaq pour l’avion de Schefferville vers la George (et les nombreuses cabanes sur la rivière), Air Inuit pour le transport en avion de et vers Montréal et Desgagnés Transartik pour le retour du matériel en bateau de Kangiqsualujjuaq vers Montréal. J’aimerais saluer d’autres anges qui nous ont si gentiment accueillis avant, pendant et après la rivière, tel Dr Urgel Pelletier de Sept-Îles, Claude St-Aubin de Schefferville, Diane, Claude et Christian de la pourvoirie Wedge Hill, et à Kangiqsualujjuaq Jean-Guy St-Aubin, son fils Claude et Pierre Tourangeau.

Le groupe rayonnant à la fin de l'expédition. Étienne, Raymond, Gérald, Benoit et Pierre-Marc

Les anges les plus importants ont été ceux qui nous ont lus chaque jour. Ceux qui nous ont envoyés des messages d’encouragement que nous lisions religieusement chaque soir. Les anges qui ont contribués à la levée de fonds et ceux qui viendront à la soirée bénéfices du 5 novembre. Et notre Karine, des Répits de Gaby, qui tous les jours s’occupe du bonheur des jeunes autistes. Je me dois de ne pas oublier les anges parmi les anges soit les parents et les familles d’enfants autistes pour qui nous dédions chaque coup de pagaie, chaque vague, chaque rapide. Ils nous ont permis d’avoir une raison de se lever le matin et de persévérer. Notre petite aventure est bien mince par rapport à la leur. J’aimerais en finissant souligner la contribution d’anges qui nous ont supportés depuis un an, soit nos épouses, parents et enfants. À France, Anne, Pauline, nos 2 Laurence, Guillaume, Vanessa, Jean-Philippe, Antoine et Gabrielle. J’aimerais aussi remercier l’ange de mon ange, celle que l’on appelle Grand-maman Brisson et qui veille sur notre fille Gaby depuis de nombreuses années. Sans ses ailes et son auréole nous n’aurions pas fait tout ce chemin. Et bien sûr les 4 gars qui pendant toutes ces réunions, ces appels téléphoniques et ces nuits sous la tente m’ont épaulés, en plus de m’endurer. À Roger, qui a loupé l’Everest des rivières mais qui surmonte actuellement des défis encore plus grands. À vous tous, nos anges, merci d’avoir veillé sur nous.

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Le “River Blues”

6 août 2005
Le “River Blues”

Benoît : Le retour de Kangiqsualujjuaq se faisait sur les ailes de Air Inuit qui dessert les communautés du Nunavik en passant par Montréal, Sept-Îles, Schefferville et ailleurs au Québec. Vendredi matin notre départ a été retardé par des vents violents. Notre pilote, une femme à la chevelure bouclée blonde, a finalement décollée notre rutilant Twin Otter avec dix-huit braves à bord. Malgré les soubresauts, elle menait son appareil de main de maître. Nous volions à très basse altitude afin d’éviter les bourrasques. Assis près de moi un jeune menuisier de Mont-Joli venait de compléter 54 jours de travail de suite à raison de 10 heures par jour. Peu de loisir si ce n’est la télé ou les jeux vidéos. Je lui demande s’il s’est fait une copine au village. Il me dit que le règlement lui interdit tout contact avec les Inuits, même de manger dans les familles. Lorsque qu’il me voit surpris, il rajoute: « la plupart des enfants métis du village sont issus de contact avec d’anciens employés de la construction de  passage ». La correspondance est assez rapide à Kuujuaq avec du personnel très accueillant. Lorsque je me rends compte que nous passerons au détecteur de métal, j’ai encore mon couteau à la ceinture. Aussitôt celui-ci remis dans mon bagage, nous repartons sur un gigantesque Dash-8 d’une trentaine de places, à destination de Schefferville. Nous avons même une agente de bord. Le vol est calme et je dors comme un bébé.

Nous séparons ici le groupe. Pierre-Marc, Raymond et Étienne retournent dans leur plumard douillet. Gérald et moi se dirigeons vers Sept-Îles sur un exigu Beechcraft de 8 places ! L’appareil est minuscule et je suis assis derrière la co-pilote. Je peux presque toucher les commandes de l’avion. Le vol est très paisible et je continue mes rêves. Pendant une autre semaine Gérald et moi continuons notre bénévolat en allant faire de la plongée sous-marine avec notre groupe scout sur la Côte-Nord. Gérald anime depuis une vingtaine d’années des jeunes garçons et filles de 15 à 17 ans. Pour ma part, je suis impliqué depuis 6 ans. Mon fils Antoine fait parti du groupe et j’ai très hâte de le revoir. Notre année a été investie à la formation pour la plongée et nous en ferons plusieurs aux îles Mingan, à Sept- Îles, Baie Comeau et aux Escoumins. Nous en profiterons pour aller visiter le barrage de la Manicouagan et marcher aux Monts Groulx. Une autre semaine reposante avant le retour au travail!

Le petit village de Kangiqsualujjuaq

Depuis mon retour de rivière, une maladie que l’on appelle le « River Blues », a subrepticement commencée ses ravages. Je connais plusieurs adeptes de longue descente qui en sont atteints. Ce mal s’installe souvent quelques heures après le retour et dure jusqu’à une semaine. Tous vos sens sont affectés et vous réalisez que le monde qui nous entoure est bruyant, terne et matérialiste. Cette affection me rend conscient de l’existence entre autre de l’eau courante, du cabinet d’aisance, des appareils électroménagers et de la musique… banalités que j’avais prises pour acquis avant mon sevrage de 3 semaines. À votre retour la chose la plus difficile à accepter est probablement votre reflet dans une glace. Vous qui preniez un soin constant de votre image en vous assurant plusieurs fois par jour que votre personne soit la plus impeccable possible, vous vous rendez compte des cicatrices de piqûres ornant votre front semblable à de l’acné, que vous êtes bronzé style habitant (le visage et les mains couleur chocolat mais le reste du corps plus près du lait), les lèvres fendillées et une barbe remplie de poils blancs qui vous donne un coup de vieux. Après avoir si longtemps couché à la belle étoile et dans des camps de fortune, vous avez maintenant vraiment l’air d’un vagabond. La température ici est de 25 degrés et aucune mouche ne m’importune. L’eau est à 4 degrés, froide comme la George. Les jeunes sont rayonnants mais mon coeur est encore là-bas. Encore 7 jours à souffrir du blues…

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Le retour en ville

5 août 2005
Le retour en ville

Étienne : Pagayer pour l’autisme aura ses cinq minutes de gloire à la télévision ! Une interview sera diffusée sur les ondes de RDI le dimanche matin 7 août vers 9h35 (plus ou moins 15 minutes). Aussi, le Journal de Montréal publiera un reportage le dimanche 7 août ou le lundi 8 août. À ne pas manquer !

Nous avons passé la journée de vendredi en avion. Départ vers 9h00 de notre « hôtel » de six chambres, décollage de Kangiqsualujjuaq dans la tempête. Le trajet Kangiqsualujjuaq-Kuujjuaq s’est fait dans un coucou de 16 places brassé par les vents nordiques… À Kuujjuaq, nous sommes montés à bord d’un gros avion (lire : de 24 places) en direction de Shefferville. Nous avons ensuite fait Shefferville-Québec. Puis enfin Québec-Montréal. Je suis arrivé à mon appartement vers 20h30. Journée épuisante.

Revenir chez soi après un tel voyage est toujours un peu troublant. Quelque chose cloche et ne tourne pas rond. Il y a eu une panne d’électricité en mon absence et toutes les horloges de l’appartement ont été remises à zéro. J’ai voulu prendre mes messages téléphoniques mais la batterie de mon téléphone sans fil, laissé sur la table de cuisine, était morte. Le gazon de la cour est devenu du foin. Je prendrai bientôt une douche, ça me fera un peu bizarre de me laver sans avoir le souffle coupé par l’eau froide. J’ouvre mon garde-robe pour me choisir du linge de rechange, c’est-à-dire du linge propre qui ne sent pas le gars qui sort du bois. Ma main se pose spontanément sur un chandail de laine à manches longues, chaud et confortable. Je regarde dehors dans la nuit montréalaise, c’est bel et bien l’été. Un t-shirt fera l’affaire.

Raymond, Pierre- Marc, l'émissaire, Gérald et Étienne

Dehors, il n’y a plus d’aurore boréale, de rivière, de toundra, de baril ou de canot. Il n’y a pas ces quatre gars tripants avec lesquels j’ai partagé trois semaines. Et quand tantôt je me coucherai, je n’aurai pas à placer, toujours au même endroit pour être sûr de le retrouver, mon « gun à poivre » pour faire fuir l’éventuel ours qui s’intéresserait d’un peu trop près à ma tente. Je vais dormir dans ma chambre.

Alors que j’écris ces lignes, un maringouin traverse mon champ de vision. Je suis peut-être le seul gars du Plateau qui a actuellement un maringouin dans sa cuisine. Je l’écrase par réflexe. Je rigole : il était tout seul, sans les 283 923 complices piqueurs, mordeurs et harcelleurs auxquels je suis habitué. Je l’ai écrasé, il n’y a plus de maringouin.

Ce quelque chose qui cloche et ne tourne pas rond, c’est moi. Mon esprit est encore dans le Far North, la version québécoise du Far West, même si mon corps a pris l’avion vers le Sud. Je suis complètement déphasé avec la réalité montréalaise. Ça va être dur lundi matin au bureau.. Oh que ça va être dur!

J’ai parlé à Raymond, lui aussi rentrera au bureau lundi. Lui aussi se sent déphasé. Je n’ai pas parlé à Pierre-Marc, qui sera au travail dès samedi, mais déjà à bord de l’avion je le sentais déprimé de revenir. Benoit et Gérald, les chanceux, ont encore une semaine de vacances… Ils la passeront à encadrer un groupe d’ados quelque part sur la Côte Nord. (Ils ont leur photo dans le dictionnaire à côté du mot « bénévolat ».)

Je le sais déjà, je vais retourner sur la rivière George. C’est un signe qui ne trompe pas : si je sais que je vais y retourner, c’est que c’était extraordinaire.

Et si la rivière George a été extraordinaire, c’est en partie à cause des gars. Mais quand j’y retournerai, ça sera probablement sans Gérald, Pierre-Marc, Raymond ou Benoit. Ça sera sans laptop, sans capteur solaire pour recharger les batteries, sans chronique à écrire tous les soirs, sans levée de fonds, sans interview. Je voudrai un voyage différent. Genre : en duo avec une amoureuse et beaucoup de temps devant nous. J’aurai le goût d’avoir le temps pour faire plus de randonnée. Pour pêcher plus. Pour vraiment faire de la photo. Ce coin-là du Québec est tout simplement trop superbe.

J’ai écrit « avoir le temps » dans le paragraphe précédant et je me sens privilégié. Je peux prendre des vacances en couple si je le désire (en fait, tout ce qui me manque est une blonde ;-) . Pour d’autres, c’est plus compliqué. Si Benoit a pu partir, c’est uniquement parce qu’Anne Deschamps, sa femme et la mère de ses enfants, est restée à la maison pour s’occuper de Gabrielle, son adolescente autiste. (Remarquez que même sans enfant, Anne ne nous aurait jamais accompagnés : elle ne veut rien savoir des mouches, du froid et de la vie sous une tente.)

Plusieurs raisons expliquent pourquoi la relation entre Benoit et Anne fonctionne, pourquoi leur famille est une famille heureuse. Selon moi (et il s’agit d’une opinion personnelle), une de ces raisons est qu’ils ont les moyens de se payer un service de gardiennage pour Gabrielle quand ils en ont besoin. Comprenez que toutes les familles d’enfants autistes n’ont pas ce privilège, et que certaines vivent des situations dramatiques.

Je tiens à le souligner : Anne est une femme extraordinaire. Malgré toutes ses responsabilités, elle a trouvé le temps et l’énergie nécessaires pour fonder les Répits de Gaby, qui offre des services de garde spécialisés pour enfants autistes. La levée de fonds de Pagayer pour l’autisme contribuera à l’achat d’une maison où des enfants autistes passeront un week-end à l’occasion, offrant ainsi à des familles épuisées un répit salutaire.

J’ai donné environ un quart de million de coups de pagaie sur la George, et à mon retour j’ai eu droit à des félicitations. Pourtant, mon effort est insignifiant en comparaison à celui que la vie exige constamment des parents d’enfants autistes. C’est à eux que les félicitations doivent être adressées. De toute façon, moi, j’ai déjà eu mon salaire : des centaines de souvenirs fabuleux et le sentiment très agréable d’avoir fait ma part pour aider

Il n’est pas nécessaire d’aller pagayer dans le Grand Nord pour faire sa part et aider. Choisissez-vous une cause qui vous tient à coeur. Donnez un peu de votre temps si vous avez du temps disponible. Donner un peu de votre argent si vous avez de l’argent disponible. Vous pouvez d’ailleurs faire dès maintenant un don aux Répits de Gaby. Il suffit de visiter cette page : http://www.pagayerpourlautisme.com/dons.html

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La très grande baie

4 août 2005
La très grande baie

Benoît : Hier soir, pour la première fois, flottait au-dessus du groupe un nuage de mélancolie. Étais-ce le fait que nous avons été incapable de rejoindre le village inuit, notre destination, tel que planifié ou simplement parce que nous sommes aux dernières heures de l’expédition ? Sans doute un peu des deux, combinés à une fatigue certaine. Pour s’assurer du réveil efficace des troupes, Raymond parti son réchaud bruyant à 6h25 précise. La nuit avait été très froide. Nous avons bouché les trous de la cabane avec des vêtements pour conserver un peu de chaleur. Accroupis dans nos canots à 8h30, nous flottons sur une mer d’huile. Pas de vent pour la première fois en 3 semaines. Tellement calme que s’en est suspect. Nous savons que l’entrée dans l’immense baie du village inuit ne peut se faire qu’à marée haute, pour éviter de marcher pendant un kilomètre et grimper les 25 pieds de dénivellation dans la vase. La marée haute est attendue vers 11h00. Nous avons donc 2h30 pour parcourir 16 km, soit une vitesse moyenne d’un peu plus de 6 km à l’heure. Presque impossible. Notre meilleure vitesse de croisière à date était autour de 5 km. Mais sans vent ?

Raymond, Pierre- Marc, l'émissaire, Gérald et Étienne

Après avoir été salué par un pêcheur inuit, nous entrons finalement dans cette baie. À gauche se pointe la Baie d’Ungava, drapée de ses plus belles montagnes. Dieu qu’il y a des montagnes ici. Je croyais ce pays plat comme toutes les plages de mon enfance. Malgré une certaine tristesse des maisons appuyées par des blocs sur le pergélisol, ce village est le plus beau. Le plus beau depuis 22 jours. Après les photographies de groupe d’usage sur la grève, un homme à la peau de cuir et aux yeux souriants s’approche de nous. Il ne semble pas parler ni anglais, ni français. Je lui dis « Jean-Guy ? Jean-Guy St-Aubin ? ». Il me fait un signe de la tête et disparaît sur son VTT. Jean-Guy, est celui que toute expédition doit contacter à son arrivée ici. Il s’occupe de placer votre matériel sur le bateau de retour, opéré par Desgagnés Transartick. Ce bateau sillonne tous les villages du Nunavik depuis Montréal. Il est de passage 2 fois par année, en juin et en septembre. Impossible de rapporter votre matériel par avion, le coût est prohibitif. Vendre votre canot au village ne vous rapportera presque rien, question d’offre et de demande. La seule solution et la plus sûre est d’utiliser les services de Desgagnés Transartick.

Des enfants Inuits partout aux yeux inoubliables

Une demi-heure plus tard, après avoir vidé nos canots, la baie derrière nous est déjà couverte de boue sur 100 mètres. Un camion arrive. Ce n’est pas Jean-Guy, il est en vacance. L’autre pilier d’une fin de descente réussie nous accueille. Pierre Tourangeau, hôtelier, garagiste, restaurateur, dépanneur et guide touristique à votre service. Anciennement de ma région de Lanaudière, il est devenu chef mécanicien dans plusieurs villages du coin pour finalement s’établir ici. L’élue de son coeur est inuit, ce qui aide à s’enraciner. Il nous montre nos chambres, nous prépare un repas exquis et nous fait visiter la ville et le bord de mer. Son hôtel et restaurant « Iluiilirq » est un incontournable. Nous sommes finalement arrivés à bon port, à l’endroit que l’on appelle « La très grande baie », traduit en inuktitut par Kangiqsualujjuaq. Poste de traite de la Baie d’Hudson, connu sous le nom de « George River » il est devenu, au début des années 60 le poste administratif de la région et rebaptisé « Port Nouveau-Québec ». Suite à l’entente de la Baie James, les 14 communautés Inuits du Nunavik furent rerebaptisées de leur nom actuel. Des 760 habitants, environ 50 blancs y travaillent (professeurs, ingénieurs, infirmiers, commerçants). La moitié des habitants sont des enfants. Il y a des enfants partout. Tous très beaux. Partout on nous sourie et nous salue. Pierre nous explique que tout ici est excessivement cher et rare. On s’achète un sac de croustilles et 2 petites boissons gazeuses à l’épicerie. 14$… Il nous annonce que demain on attend des vents de 100 km à l’heure et que notre avion pourrait ne pas décoller. Pierre explique que la règle ici est: « une journée de beau temps sera suivi de 2 semaines de mauvais temps ». Et rajoute en riant « ici on sait quand on arrive mais jamais quand on repart »…

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Contre vents et marées

3 août 2005
Contre vents et marées

Raymond : La fin du voyage approche. L’objectif souhaité pour la journée était de dormir à Kangiqsualujjuak. La vielle au soir alors que nous observions les aurores boréales, les cieux nous semblaient favorables pour nous y rendre. Je sens une certaine fébrilité dans le groupe alors que l’expédition tire à sa fin. Au petit matin (5h30) je suis réveillé par une lumière aveuglante. Le soleil en mode actif depuis déjà quelques heures, éclaire le « chalet » d’une lumière nordique. Un vent du sud se lève ce qui signifie moins d’effort pour arriver à bon port. Certains se mettent à rêver. Arrivons-nous à temps pour le dîner ? L’euphorie nous gagne. Nous partons alors que le courant de la marée est descendant.

Trois canots dans l'immensité de l'estuaire de la Baie d'Ungava

Nous sommes ici en présence de marées parmi les plus fortes au monde. Le vent du sud s’estompe, puis est vite remplacé par un vent du nord si intense que nous faisons presque du surplace. Nous devons nous arrêter. Notre projet est il encore réaliste ? Comme un château de carte qui s’effondre nos plans sont à revoir. Kangiqsualujjuak, se sera pour un autre soir. Oui mais notre marge de manoeuvre diminue comme peau de chagrin. Notre avion décolle vendredi matin et nous avons lu que l’on ne peut pagayer qu’à marée descendante. Combien de ces marées, le jour, d’ici vendredi ? Serons-nous obligés de pagayer la nuit dans un estuaire que nous ne connaissons pas. Nous décidons d’y aller d’objectif plus réaliste. D’abord nous rendre au prochain et dernier rapide de l’expé. Après on verra. On s’y rend et décidons de le franchir. Puis devant nous à sept kilomètres apparaît l’île Ford sur laquelle nous a t’on dit se trouve une cabane. Nous tentons l’expérience. Nous pagayons comme des galériens pour contrer l’effet de la marée qui monte alors que nous allons dans la direction opposée. Deux heures plus tard nous y voilà. Le site, constitué d’environ sept bâtiments, est délabré mais la lumière du soleil couchant nous rend l’endroit plus acceptable. La vue qu’elle nous offre sur l’estuaire est plus large que notre champ de vision. Une fois installé pour la nuit, une discussion animée s’amorce pour déterminer à qu’elle heure devrions nous partir demain matin. Nous sommes tous fatigués. Un peu plus de sommeil pour récupérer ou partir tôt demain matin pour profiter d’un hypothétique répit du vent. Finalement nous convenons de partir à 8h00. S’il le faut nous irons contre vents et marées. Nous nous endormons avec comme couverture des aurores boréales qui dansent. Ce pays est magique. Espérons que la météo le sera aussi demain matin…

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Ça sent la mer !

2 août 2005
Ça sent la mer !

Benoît : Assis bien au sec dans une cabane, somme toute très accueillante, les gars se changent, cordés sur les lits de camp. Jos, notre canoteur fétiche, rencontré à Schefferville nous avait révélé l’emplacement de cette cabane non-indiquée sur notre carte guide. Celle-ci est située au début des marées où l’eau commence à être salée sur la rivière George. Avant le départ j’avais obtenu les tables de marées sur l’Internet que j’ai oublié d’apporter avec moi. Mais je me rappelais très bien que la marée haute débuterait vers 9h00 le matin pour finir 6 heures plus tard. Étienne lui avait déniché ses tables dans l’almanach du fermier du festival du cochon de Ste-Perpétue. Ses tables indiquaient le contraire de celles que j’avais trouvées. Moment conflictuel en vue ! Ce matin nous nous sommes levés vers 6h00 pour partir tôt. Le vent de face faisait encore des siennes. Après un solide rapide, nous nous sommes rebâtis un trimaran avec nos 3 canots pour accélérer le rythme. Nous avions au moins 30 km à faire pour rejoindre la cabane secrète de Jos.

L’après-midi fut assez zen avec des vents à vous défriser la mise en pli. Le soleil était de la partie pour la première fois depuis 2 semaines. Avant la cabane nous avions un rapide à traverser que l’on indiquait comme relativement facile à marée haute. Mais sommes nous vraiment à marée haute ? Nous nous approchons du rapide et là c’est la panique. Le rapide est énorme. Et nous sommes attachés ensemble. Étienne nous lâche un juron afin que le groupe comprenne bien l’urgence de la situation. Il nous crie « DROITE!!! » … Que veut-il dire par « droite » ? Il veut que je pagaie de la droite plutôt que de la gauche ? Il veut que l’on garde le canot « droite » plutôt qu’oblique ? Finalement, nous comprenons qu’il commande un virage vigoureux à droite pour que notre véhicule s’échoue sur des roches émergées en haut d’un gros seuil (petite chute avec du courant). Nous n’avons pas d’autre choix que de défaire notre radeau de fortune afin de cordeler le seuil. Sitôt cordelés nous avons à descendre un autre rapide de niveau 3 à volume. Tout se passe bien sauf pour Pierre-Marc et Gérald qui décident de développer une nouvelle technique de descente à reculons. Ils ont rempli le canot dès le début du rapide et ils ont tourné à 180 degrés pendant la descente. Aussitôt les canots à sec nous repérons la cabane à squatter sur l’autre côté de la rivière. Et ici la rivière a facilement 750 mètres de large. Étienne regarde le rapide et ne peut comprendre qu’il soit si gros malgré la marée haute…

Préparatif de reconstitution du Trimaran avant la mer

Étienne : En fait, nous sommes à marée basse. Le dénivelé du rapide s’en trouve plus important, la pente plus grande et le courant plus fort. Ce qui devait être facile devient plutôt technique. Certains remous sont carrément dangereux. C’est ainsi qu’on est entré dans l’estuaire. Il y a des marées, c’est déjà un peu moins une rivière, c’est un peu un autre monde, même si la baie d’Ungava est encore à une cinquantaine de kilomètres. Demain soir, nous dormirons peut-être à l’hôtel à Kangiqsualujjuaq. Le voyage tire à sa fin. Suite à la journée ensoleillée nous avons une nuit sans nuage. Le ciel est rempli d’aurores boréales jaunes, verts et blancs. Un cadeau impromptu pour notre dernière nuit en pleine nature, nous l’espérons.

Message d’intérêt public: Nous sommes vraiment tous très heureux de vous annoncer que demain mercredi le 3 août nous serons de l’émission L’Été Express à la radio de Radio-Canada au alentour de 16h20 (95,1 FM à Montréal). Robert Frosi, le commentateur sportif, procédera à l’entrevue directement de la rivière.

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Cyber-rivière

1er août 2005
Cyber-rivière

Raymond : Il est 8 h 30 du matin ; je suis confortablement installé dans ma tente. Benoît sommeille à mes côtés, il s’est couché assez tard la nuit dernière. Non il ne ronfle pas en ce moment, mais sachez que nous avons formé au cours de l’expédition un duo d’enfer suffisamment efficace pour éloigner les ours. Certains de mes autres collègues se qualifient également pour être membres de la chorale des ronfleurs ou de la fanfare des bruits nocturnes. Il pleut par intermittence. Nous en sommes au 18e jour de l’expédition. Nous avons déjà envoyé une vingtaine de chroniques quotidiennes. Vous êtes vous déjà demandé comment celles-ci vous parvenaient ?

Les panneux solaires

Nous disposons d’un petit ordinateur portatif, gracieusement prêté par VIA Rail, d’un téléphone satellite et de trois caméras numériques. Nous avons quelques piles de rechange pour alimenter notre matériel, mais c’est nettement insuffisant pour une expédition de 22 jours. Il nous fallait donc puiser l’énergie supplémentaire du soleil. Nous avons fait appel à la firme Environergie pour nous fournir les panneaux solaires, accumulateur de charge et transformateur en tenant compte des contraintes de poids et de volume. Cette firme possède une expertise dans les expéditions en région éloignée. M. Bergeron, a développé le matériel en tenant compte de la consommation d’énergie de chacun des appareils afin de nous monter un système répondant à nos besoins. Et cela fonctionne, comme vous pouvez le constater. Durant la journée nous mettons les panneaux solaires sur les bagages dans le canot, et ceux-ci captent l’énergie des rayons du soleil, même en petite quantité. Pour le calcul de consommation d’énergie nous avions prévu une utilisation quotidienne des différents appareils de 30 minutes. Nous avions sous-estimé le temps nécessaire pour rédiger nos chroniques. Malgré le fait que les capteurs fonctionnent même par temps nuageux, vivement le soleil !

Site enchanteur de repos au bas des chutes Helen

Une fois les chroniques rédigées sur l’ordinateur, nous branchons le téléphone satellite et faisons parvenir nos textes et photos à un serveur à Montréal. C’est alors qu’entre en jeu l’équipe de Vdl2 qui a conçu notre superbe site Web. Ils reçoivent nos textes et nos photos en soirée ou durant la nuit et les distribuent à nos abonnés et sur le site le lendemain matin. Gilles prend le temps de lire tous vos messages et de nous les transmettre lors de l’envoi suivant. L’équipe de 90 degrés communications, dont le président est un des membres de l’expédition, s’occupe de la traduction en anglais et de la révision des textes pour l’édition finale sur le Web. Sans l’apport de ces partenaires vous ne pourriez suivre l’expédition en direct, les moustiques en moins.

Nous voudrions aussi souligner l’apport de Stéréo Plus de Joliette : M. Villeneuve nous a gracieusement offert une caméra vidéo. Nous les remercions sincèrement. Benoît vous a parlé hier des bienfaits et inconvénients du wet suit. Ce n’est pas le seul équipement qui permette de faire cette aventure dans des conditions acceptables. Notre principal défi est la gestion de l’humidité. Nous naviguons sur une rivière dans une région qui n’est pas répertoriée comme destination soleil dans les guides touristiques. Tentes résistant à des vents violents, vêtements imperméables, respirants et chauds sont de mise, sans parler des filets à mouches et tentes moustiquaires. Les vêtements de corps doivent être synthétiques pour sécher rapidement, car quatre ou cinq jours de pluie consécutifs, comme c’est le cas présentement, peuvent rapidement vous rendre la vie misérable et causer l’hypothermie. Merci aux membres de l’équipe de Mountain Hard Wear qui ont eux aussi monté à bord de notre aventure. Les amateurs de plein-air qui réussissaient à faire de longues expéditions avant l’avènement de ces équipements ont tout notre respect. Nous ne sommes ni plus ni moins méritoires d’accomplir les mêmes défis. Le matériel de pointe nous rend la vie un peu plus facile.

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Après la pluie vient… le vent

31 juillet 2005
Après la pluie vient… le vent

Benoît : Tous mes collègues dorment à poings fermés au moment où j’écris ces lignes. Nous sommes dimanche soir et la journée a été assez pénible. N’allez pas croire que je me plaigne. Je savais qu’elle serait dure, cette journée. J’y pensais depuis plusieurs semaines. Malgré qu’hier nous ayons quitté le campement assez tôt (souvenez-vous de la micro-plage sur laquelle Étienne soignait son spleen), eh bien nous n’avons pas réussi à atteindre notre objectif de 40 km de rivière. Les seuls éléments météorologiques que nous n’avions pas encore rencontrés se sont manifestés. Le brouillard et la pluie. Nous avions déjà goûté à des averses passagères mais de la pluie continue, pas encore. Le problème est que tous ces éléments se sont manifestés en même temps. Le froid, le vent, la pluie et le brouillard. Il reste encore la neige, mais plus rien ne me surprend maintenant. En plus des solides rapides à traverser, nous en sommes (et je les ai comptés) au 11e jour consécutif en combinaison isothermique (wet suit). Nous avons eu le temps de laver celle-ci durant notre pause au mont Pyramide, mais reste que le wet suit, j’en ai ras-le-bol. Imaginez porter de 8 à 10 heures par jour un gant de vaisselle en néoprène duquel émergent votre tête et vos mains. Pour ne pas être en reste, vous portez des gants de néoprène et devinez quoi ? Oui, une calotte de néoprène. Pour les non-initiés, le dessous de la majorité des tapis de souris est fait de néoprène. Ça semble confortable, n’est-ce pas ? Pour ma part, je trouve ce tissu fantastique. Vous pouvez descendre une rivière à 4 degrés avec une température ambiante de 6 à 7 degrés avec vent. Elle vous évite de tomber en hypothermie, l’ennemi juré du canoteur dans le Grand Nord. Mais tout va bien tant que vous restez bien penaud dans votre canot. Ce qui ne fut pas le cas aujourd’hui.

Le décor idéal pour combattre le spleen

Je vous disais qu’hier soir nous avions planifié 40 km, mais réussi à en faire seulement 28. Le but était d’atteindre les chutes Hélène hier soir afin de profiter d’une pleine journée pour le fameux portage de 3 km. Nous avons campé sur un site médiocre où nous avons « creusé » nos sites de campement tellement le terrain était accidenté. Nous n’avions pas le choix parce que le vent nous stoppait et les vagues déferlaient dans nos canots. Nous étions tellement désespérés de camper que même la vue d’un ours se baladant à 500 mètres du site ne nous découragea pas. Couchés vers 19 h 30, nous avions planifié être debout vers 6 h. La pluie nous rendormit jusqu’à 7 h 30. Vite déjeuner et vite dans les canots pour n’affronter que des vents légers. Arrivés en haut du portage vers midi. Nous avons pu, grâce à des cordelles bien ficelées, éviter 1 500 mètres de portage. Il en restait quand même 1 500 à se farcir. Ce qui fut fait, manu militari. Un portage magnifique agrémenté d’une des plus gigantesque masse d’eau déferlante qu’il m’ait été donné de voir. Nous comprenons que celle-ci fasse tant saliver les ingénieurs d’Hydro-Québec. Elle me rappelle les chutes Chaudière de la rivière Ashuapmushuan. D’une grande beauté. Revenons à notre fameuse combinaison d’apparat. Eh bien, nous avons effectué un joyeux portage de 12 km au total avec nos canots, nos barils et notre matériel sur notre dos. Or cette petite combinaison qui vous entoure toutes les parties du corps a la fâcheuse habitude de vous « sabler » l’épiderme comme un gant de crin. Les genoux, les coudes, le dos et autres parties sensibles ont été très sollicités aujourd’hui. Après 11 heures à macérer dans nos costumes synthétiques, ce soir dans les tentes, nous nous sommes crémés à qui mieux mieux. On dirait des bébés en couche.

Demain : journée de repos si le temps nous le permet. Il nous reste 70 km à faire dans l’estuaire de la baie d’Ungava. Nous devrons maintenant négocier avec un autre défi de taille : les marées. Selon nos lectures, ce sont les deuxièmes plus hautes de ce continent, après celles de la Nouvelle-Écosse. Nous devrons quitter à la marée haute pour terminer notre journée à la marée basse. Nous devrons ensuite monter tout notre matériel 40 pieds en hauteur pour éviter que tout soit submergé. Tout ça dans la vase argileuse de l’estuaire. Beaucoup de plaisir en perspective… Raymond ronfle à quelques pouces de moi. Je vais me coucher parce que demain nous avons une entrevue sur les ondes du FM 103,5 à l’heure du midi. Il ne faut pas que j’ai l’air irrité…

Questions : Nous avons reçu une question de Fred Dufault à propos du comportement de la rivière et des rapides. On nous a dit que la rivière est actuellement à un niveau assez bas. Et nous le croyons parce que la majorité des rapides que nous avons descendus sont surévalués par rapport à la carte guide. Par contre, les derniers jours de pluie ont permis à la rivière de refaire le plein et les derniers rapides nous semblaient beaucoup plus près de la cote de la carte. En général, ce sont des rapides à volume. Des vagues et des immenses vagues. Si le rapide comporte de trop grosses vagues, on arrive toujours à s’en sortir en empruntant les bords. L’eau est d’une limpidité qui me rappelle les rivières de la Gaspésie (la Bonaventure entre autres). Il est hors de question de chavirer dans cette rivière. Le courant est tellement rapide que vous n’arriveriez pas à rattraper votre matériel. Une prudence extrême est de mise en tout temps.

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Rivière George 2005

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Pourquoi ?

30 juillet 2005
Pourquoi ?

Benoît : En dévalant les rapides et en traversant d’immenses lacs que l’on peut comparer à ceux que l’on retrouve sur le fleuve Saint-Laurent, nous avons beaucoup de temps pour réfléchir. Même si pendant 6 à 7 heures par jour votre partenaire de canot se situe à moins de 6 pieds de vous, vous n’êtes pas constamment à lui parler. Vous ressassez plein de choses dans votre tête. Vous pensez souvent aux êtres aimés qui vous manquent beaucoup. C’est à ce moment que les personnes que vous teniez pour acquises ne nourrissent plus votre âme. Vous êtes en sevrage. Je me suis rappelé ce qui avait été l’élément déclencheur de cette expédition. Après réflexion, 3 événements avaient été déterminants pour que cette aventure prenne forme. Le premier événement eut lieu au milieu des années 90. J’étais au magasin La Cordée et je fouillais dans les cartes de rivières à la recherche de ma prochaine descente. Je feuilletais la carte de la rivière Moisie dont j’avais entendu beaucoup de bien. Derrière moi une voix me dit: « Non, pas cette carte. Si tu veux une belle rivière, prends la carte de la George ». Cette voix, c’était celle de Jean- Marc Chabot, grand canoteur devant l’éternel, qui avait descendu la George en 1992, avec un ami, chacun dans un canot solo. J’ai alors acheté la carte de la George, l’ai regardée et placée dans mon classeur de cartes, en me disant qu’un jour, je me la paierai.

Le deuxième événement se passa en mars 2004, sur un train de VIA, en revenant de Québec. J’aperçus un homme avec une casquette sur laquelle était inscrite quelque chose comme « Cycle for Autism. Help solve the puzzle ». Je pris en note ces quelques mots et dès mon arrivée à la maison, j’essayai de trouver des informations sur ce mystérieux slogan sur le Web. Si ma mémoire est bonne, il s’agissait de 2 pères d’enfants autistes, adeptes de vélo de route, qui avaient décidé de traverser le Canada à vélo, afin d’amasser des fonds pour la recherche sur l’autisme. Grâce à un site Web très bien fait et à l’appui des différentes organisations locales de soutien à l’autisme, ils avaient réussi à générer plus de 1 million de dollars pour la recherche. Je trouvais l’idée inspirante et grandiose.

Le décor idéal pour combattre le spleen

Le troisième élément déterminant a été la lecture d’un livre que j’ai déniché sur Internet. Il s’agit de l’histoire de Leonidas Hubbard, un jeune journaliste de New York, qui a tenté en 1903 avec l’aide de 2 autres personnes, un avocat et un indien métis du nord de l’Ontario, de trouver la route qui menait à la rivière George, à partir de Goose Bay au Labrador. Malheureusement, une suite d’erreurs l’entraîna sur de mauvaises rivières et il mourut de faim, en octobre 1903, dans une cabane de trappeur. On retrouva son journal de bord où il décrivait jour après jour sa déchéance et la mort qui le guettait. Les 2 autres eurent la vie sauve. Avec l’aide du même indien métis, la veuve de Hubbard, Mina, sans expérience elle aussi, organisa dès 1905 une autre expédition afin de retrouver la route d’eau qui la mènerait à la George. L’avocat de New York, évincé de l’expédition de Mina Hubbard, organisa sa propre expédition. Les 2 expéditions se déroulèrent simultanément. Le livre en question raconte l’expédition de Leonidas Hubbard, celle de Mina Hubbard et l’autre de l’avocat. Tous les lacs de tête de la George portent encore les noms que ces gens leur ont donnés à l’époque : « Lac de l’espoir » (Hope Lake), nom donné au moment où il croyait avoir trouvé la route, « Lac Résolution » lac où Mina décida de continuer plutôt que de rebrousser chemin, malgré l’hiver qui approchait…

Après la lecture de ce livre, ma décision était prise. Je descendrais cette rivière. Après réflexion et consultations, la réalisation de cette expédition deviendrait une façon de mieux faire connaître « Les Répits de Gaby » pour enfants autistes que nous avons mis sur pied, il y a plusieurs années. La descente deviendrait le fer de lance d’une collecte de fonds pour enfin doter les RDG d’une résidence propre. Après discussion avec les membres du conseil d’administration et des parents d’enfants autistes, l’idée était retenue. Un an de travail a finalement permis à ce périple de se concrétiser. Le prochain rêve à réaliser sera la résidence pour la quarantaine d’enfants autistes que nous desservons. Et, dans ce rêve, il n’y a pas de mouches noires.

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Journée particulière aujourd’hui

29 juillet 2005
Journée particulière aujourd’hui

Étienne : Ce matin, nous étions campés sur un superbe site, à côté d’une cascade se jetant dans la George. Je me suis levé plus tôt, vers 5 h, pour pouvoir remonter la cascade avant le départ en canot. J’ai marché pendant deux heures dans le soleil du matin et, étant parti avec ma canne à pêche, j’ai ramené cinq petites truites pour le déjeuner. Un moment de bonheur. Nous avions planifié une grosse journée, et pourtant les préparatifs de départ étaient très lents. Les canots ont quitté la rive peu avant midi… Grosse journée. Le temps est devenu graduellement nuageux, nous avons pagayé 37 kilomètres et nous nous sommes finalement campés sur une micro-plage… infestée de mouches noires. Je ne suis pas sûr d’avoir déjà vu autant de mouches. De plus, il a fait froid. Mais le coucher de soleil, avec son ciel violet, était superbe. Il ne nous reste que trois jours de canot. Plus une journée de portage, et peut-être une ou deux journées de congé (selon la météo). Nous reprendrons ensuite l’avion pour retourner à Montréal. Je ne sais pas si c’est le retour qui approche qui m’a mis dans un état de spleen toute la journée.

5 hommes en lunch sur leur rocher. Étienne, Gérald, Pierre- Marc, Benoit et Raymond

Personnellement, ce fut une grosse journée, mais pas à cause des 37 kilomètres, pas à cause du froid, pas à cause des mouches (l’avantage des soirées froides, c’est qu’à partir d’une certaine heure, il fait tout simplement trop froid pour les mouches) (je n’ai pas sorti le thermomètre, mais je crois que c’est autour de 7 degrés). Personnellement, ce fut une journée difficile à cause du spleen. C’est fréquent d’avoir une journée de spleen dans ce genre de voyage. Le spleen peut être causé par toutes sortes de raisons… Souvent, je ne sais pas trop pourquoi ça commence, ni d’ailleurs pourquoi ça finit. Je ne sais pas si ça a rapport, je ne sais pas si c’est la cause, mais c’est clair qu’aujourd’hui la féminité me manque. Les seules femmes que j’ai vues depuis mon départ de Montréal il y a deux semaines sont Alana (qui fait partie d’un groupe d’Américains qui descendent eux aussi la rivière, nous avons jasé 15 minutes) et Diane (une Québécoise très colorée qui nous a chaleureusement accueillis dans sa pourvoirie il y trois jours). C’est peu, trop peu. J’aime bien la gang de gars que je côtoie, mais il manque quelque chose. Et je ne parle pas de sexe, je parle de féminité. Je m’ennuie des femmes. Nous n’en avons pas discuté entre gars, mes partenaires de voyage prendront connaissance de mes réflexions en lisant ces lignes, mais je suppose que je ne suis pas seul à m’ennuyer des femmes. Nous avons tous à un moment ou à un autre découvert des formes féminines dans les lignes d’horizon des montagnes. C’est un symptôme qui ne trompe pas. Demain sera un nouveau jour. Si tout va bien, demain soir, nous camperons aux chutes Hélène. Nous achevons donc la portion rivière du voyage, et nous commencerons bientôt son estuaire. Nous arriverons dans quelques jours à la mer (ou, pour être plus exact, à la baie d’Ungava, quelque part au nord-est de Kujjuak). Ensuite, ça sera le retour vers Montréal, l’été, le vin rouge et les amies.

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Aventure culinaire nordique

28 juillet 2005
Aventure culinaire nordique

Gérald : Le manque de planification des menus et de la nourriture est probablement le talon d’Achille d’une expédition comme la nôtre. Selon moi, la bonne planification de la grille des repas constitue l’élément clef qui fait la différence entre une expédition ordinaire et une mémorable. Sur le terrain vous luttez toute la journée contre les éléments pour vous retrouver 3 fois par jour devant votre première source d’énergie. Manger de la « soupane » matin, midi et soir démoralise les troupes, devient le propos de boutades et souvent démotive le groupe. On rêve alors aux bons petits plats de la maison ou de notre restaurant préféré et l’expédition perd tranquillement de son charme. Pour éviter cet écueil nous avons eu l’appui d’une experte en la matière, Anne Deschamps, qui connaît bien l’organisation de ce genre d’entreprise.

Au lieu de se diriger vers des aliments vendus en boutique à prix fort ou encore vers les aliments lyophilisés, qui sont tout aussi inabordables, nous avons opté pour les produits vendus en épicerie grande surface. Le piège à éviter : les aliments et sauces contenant trop de sel, de sucre ou de glutamate monosodique. Notre partenaire dans la planification des menus a été IGA Crevier de L’Assomption / Joliette. Grâce à la collaboration de M. Pilon, nous avons pu parcourir ses allées des heures durant en prenant note de tous les produits secs, aliments en vrac, collation, jus et repas préparés sans réfrigération et déshydratés. Nous avions 3 repas par jour à préparer pendant 22 jours pour 5 personnes, pour un total de 330 portions. Nous avions aussi une limite de poids pour l’hydravion, jumelé avec une limite de volume pour les canots. Après cette visite exploratoire, nous avons révisé la liste et compté le volume des portions par personne. Un pagayeur de 225 livres ne mange par la même quantité de riz ou de pâte qu’un autre de 140 livres. Qui prend du café le matin ? Qui aime les noix plutôt que les collations sucrées ? Qui aime bien un jus d’orange le matin au lieu d’un chocolat chaud ?… Il faut répondre à toutes questions afin de bien calculer les portions pour éviter de trop en apporter ou encore d’en manquer. Suite à cette opération, nous nous sommes rendus chez nos amis du IGA pour compléter nos emplettes, avant de passer à la prochaine étape : l’ensachage.

Étienne dans son canot avec comme décor les montagnes de la George

Il s’agit d’apporter le moins d’emballages possible pour réduire le poids et l’impact environnemental de notre passage. Tout est mis sous vide hermétiquement avec une ensacheuse de qualité. L’étape finale consiste à identifier chaque repas par sa date de consommation et de les placer dans les barils par ordre décroissant, en commençant par le dernier repas au fond du dernier baril. Résultat : quatre barils de 60 litres, pour un poids total de 300 livres. Les seuls liquides apportés sont 4 litres d’huile pour la cuisson. Cette préparation de plusieurs jours a été salutaire. Nos repas sont délicieux et quotidiennement agrémentés de poisson. Dans cette rivière on retrouve de la truite mouchetée (omble de fontaine) généralement entre 2 et 4 livres, de la truite grise (touladi) encore plus grosse, de la truite arctique (omble chevalier) plus au nord, dans le lac en amont un peu de brochets et plus tard en saison, du saumon. On nous dit qu’il y a aussi de la ouananiche, type de saumon anadrome…

Un dernier petit conseil. N’oubliez pas d’inclure dans votre liste, ce que les anglophones appelle du « comfort food », pour que vos collègues puissent se régaler de petites gâteries de temps en temps. En ce qui nous concerne nous avons parsemé nos repas de sucre à la crème maison (merci Anne), de fromage fin, de saucisson importé, de chocolat Toblerone et le soir d’un petit verre de scotch, de cognac et fines préférés. Vous êtes peut-être un galérien le jour, mais le soir il est important de bien reprendre vos forces physiques, morales par une expérience épicurienne.

Benoît : Ce soir nous campons sur probablement le plus beau site de la rivière George. Un chapelet de cascades dévalent les montagnes pour se jeter à nos pieds. L’eau est bleutée et tourne au blanc lorsqu’elle rencontre la rivière. Le site surplombe la George qui coule à une vitesse impressionnante. Nous nichons à l’intérieur de plusieurs montagnes qui rappellent le parc de la Gaspésie. Nous sommes à 145 km de notre point de sortie. Il nous reste 2 jours avant le fameux portage de 3 km des chutes Hélène. Le moral du groupe est excellent. Ce soir une truite grise de 3 lb est au menu, accompagnée de pâtes au pesto et parmesan.

Question : Parmi les questions envoyées, voici celle d’un lecteur assidu, M. Louis Pelletier : « Est-ce que la rivière George traverse le cercle arctique ? » Hé bien mon cher Louis, je ne crois pas. Si ma mémoire est bonne le cercle arctique se situe quelque part autour du 66e parallèle et traverse le Nunavut, les territoires du Nord-Ouest et le Yukon. La baie d’Ungava, où nous terminerons notre descente, se situe aux alentours du 58e parallèle. Par comparaison, la frontière canado-américaine se situe près du 45e parallèle.

Autre question : « Les rapides de la George gèlent-ils en hiver ? » de Brenda, Rémi et Jérémi, autiste de 6 ans. Nous ne sommes jamais venus en hiver, mais par la force du courant dans les rapides nous pouvons supposer qu’ils ne gèlent pas là où ils sont les plus tumultueux. Le reste de la rivière est gelée une bonne partie de l’année (de septembre à mai).

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Rivière George 2005

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De la rivière au sommet

27 juillet 2005
De la rivière au sommet

Raymond :Après avoir pagayé dans des conditions difficiles au cours des derniers jours, c’est-à-dire vent de face et température fraîche accompagnée d’une fine pluie intermittente, la journée de repos prévue à l’horaire fût plus que salutaire. Nous avons élu domicile sur le site d’une pourvoirie inoccupée à ce temps-ci de l’année, faisant face au pic Pyramide sur la rive opposée de la rivière. Gérald, Pierre-Marc et moi étant amateurs de randonnée en montagne nous ne pouvions résister à l’envie de nous rendre au sommet de celle qui nous rappelle vaguement les pyramides d’Égypte. Exotisme pour exotisme celle-ci valait l’autre. L’ascension se déroula rondement bien que la dernière portion abrupte de la montagne exigea toute notre attention puisque parsemée de pierres instables, rendues glissantes par la pluie des derniers jours.

Le Pic Pyramide, haut de 1 400 pieds

Les efforts et l’énergie nécessaires pour nous rendre au sommet furent récompensés par un magnifique point de vue sur la vallée et ses sommets environnants. Mais ces efforts et cette énergie ne sont rien en comparaison à ceux déployés par les parents d’enfants autistes pour leur offrir un cadre de vie normal malgré leur condition. Une fois au sommet, nous décidâmes d’y planter un drapeau imaginaire ou virtuel (puisque nous n’en avions pas sur nous) en guise de solidarité avec ces familles. La photo jointe en fait foi. Avant de redescendre nous avons dû affronter une pluie glaciale, un brouillard presque opaque, et un vent à vous décoiffer le couvre-chef, quoique ceux qui me connaissent savent que dans mon cas la nature a déjà fait son oeuvre. La météo nous obligea à nous abriter contre un rocher pendant vingt minutes, avant de redescendre dans des conditions sécuritaires. Une randonnée en montagne nous réserve souvent plein de surprises, tout comme la descente de la rivière George.

Étienne : Nous n’avons pas pagayé aujourd’hui, et honnêtement Pierre et Gérald au sommet du Pic Pyramide avec le drapeau virtuel de Pagayer pour l'autismece repos a été pour moi un soulagement musculaire bien apprécié. C’est que je pagaie seul, sans partenaire dans mon canot. Nous sommes un nombre impair (cinq) et il fallait que quelqu’un se sacrifie. En pagayant seul, on n’a pas de partenaire pour équilibrer les forces entre la gauche et la droite (personnellement, je pagaie à droite, et sans partenaire mon canot a une très forte tendance vers la gauche). Il faut donc corriger vers la droite à chaque coup de pagaie, ce qui augmente l’effort… et surtout, ralentit le canot. Lorsqu’il vente, la correction est encore plus importante, ce qui augmente encore plus l’effort tout en réduisant la vitesse. Évidemment, le pagayeur solo est seul pour tirer son canot, en opposition au duoistes qui pagaient « à deux moteurs ». Croyez-moi, une deuxième pagaie fait une différence. Dans les rapides, être seul devient un avantage : le canot est plus facile à faire pivoter, et il devient possible de descendre en faisant des zigzags entre les obstacles. J’adore les rapides.

Mon canot est un Blast, d’Esquif, qui a d’abord été conçu pour deux pagayeurs. A deux, c’est une Porsche : petit, nerveux… avec l’espace nécessaire pour le lunch, mais pas vraiment plus. De tous les canots duo que j’ai essayé (et je crois avoir essayé tous les duos sportifs), c’est le seul qui se pagaie comme un solo, qui est aussi manoeuvrable. En solo, c’est un canot de rapides permettant de transporter tout l’équipement de camping et la nourriture pour trois semaines. Les autres membres de l’équipe pagaient en duo. Pierre-Marc et Gérald ont un Canyon. Ce canot, également fabriqué par Esquif (qui est un commanditaire de notre expédition), est un peu une version duo du Blast. C’est un canot nerveux, pivotant facilement en plein rapide, et donc très performant. Il peut transporter les bagages de deux personnes pour un voyage encore plus long que le nôtre. Son défaut : étant plus facile à faire pivoter en plein rapide, il demande plus de corrections pour aller en ligne droite. De plus, tout comme le Blast, il a une coque façonnée pour réduire la quantité d’eau qui entre lorsqu’on descend au milieu des gros remous… mais cela rend le bateau plus lent lorsque vient le temps de traverser un lac. Raymond et Benoit ont un prospecteur 17 – vous avez deviné qui le fabrique! Il peut porter la même quantité de bagages que le Canyon, tout en étant beaucoup plus performant sur le lac… mais moins manoeuvrable en rapide. Aussi, c’est un canot qui se remplira plus rapidement que le Canyon. C’est une question de compromis! Nous reprenons la rivière demain, et je sais que nous aurons pleins de rapides pour m’amuser en Blast.

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Ad augusta per angusta

26 juillet 2005
Ad augusta per angusta

Benoît : Pendant mes premières années de latin au Séminaire de Joliette, un de mes professeurs appréciait peu mon excès d’énergie et me faisait souvent copier les pages roses du dictionnaire qui contiennent les fameuses maximes latines. Après de nombreuses lectures et retranscriptions, la maxime « Ad augusta per angusta » m’intrigua. Si je me rappelle bien elle voulait dire « Pour le bonheur, par les voies difficiles ». Elle avait sûrement une origine chrétienne où on louangeait le sacrifice et le don de soi pour atteindre le paradis. Mais outre cette explication religieuse, je pense que nous atteignons une certaine plénitude dans la douleur. Pas que j’ai des tendances au masochisme, bien que plusieurs le pensent, mais quand je fais 7 heures de pagaie, 43 km de rapides, à 9 degrés Celsius, habillé comme un astronaute, les douleurs au dos et mes mains endolories me remplissent de joie. Nous sommes ce soir à « Pyramid Hill », une série de montagnes de plus de 1 300 pieds, qui longent la rivière comme des guets. Un paysage unique qui vaut chaque sou et coup de pagaie investis dans cette aventure. Demain… Devinez ? Nous montons le Pic Pyramide…

Pierre-Marc à l'oeuvre

Pierre-Marc : Cinq hommes, douze jours. Une brochette d’âge allant de 21 à 53 ans. Au départ, je me demandais ce que ça donnerait au bout de 21 jours, mais après seulement 12 jours, je crois déjà en avoir un bon aperçu. Peut-être pourrai-je décrire cette dynamique spéciale qui s’est créée dans notre petite communauté. Nous sommes un groupe d’individus qu’on pourrait qualifier ordinairement de « normaux ». Chacun de son côté a une vie bien remplie et, dans certain cas, enfin sauf pour moi, une vie qui fonctionne à un rythme infernal. Mais tout change dans le bois. À plusieurs centaines de kilomètres de quelque village que ce soit, je serais tenté de citer mon bon ami Benoît : « Dans le bois, rien n’est péché ». Je vous prie de prendre cette citation dans le bon sens. Ces gens fort respectables, que j’ai eu la joie de côtoyer à plusieurs reprises avant cette expédition, reviennent à leur nature profonde : ils redeviennent ce que je pourrais appeler des adolescents. Je vais vous éviter les détails par souci de conserver à cette chronique sa respectabilité. Loin de moi l’idée de me plaindre, en fait je me trouve privilégié d’assister à ce relâchement qui semble leur faire tant de bien, et je dois avouer que je me fais beaucoup de plaisir.

Farce à part, vivre dans une proximité constante avec ces quatre individus est une aventure en soi dans notre aventure. Si vous pouvez vous imaginer vivre 12 jours (et il en reste 10), avec quatre autres personnes, 24 heures sur 24, sans jamais vous éloigner de plus de 500 mètres du groupe, vous comprenez un tiers de notre aventure. Maintenant, ajoutez une extrême interdépendance les uns envers les autres, dans les rapides difficiles, dans les grands moments de fatigue, au moment de préparer les repas, en assignant à chacun des responsabilités en rotation. Souvent nous sommes fatigués après des journées épuisantes à combattre le vent, la pluie, le froid ou encore simplement les insectes. Il est alors primordial que chacun fasse sa part pour ne pas nous battre entre nous. Si vous pouvez imaginer un tel niveau d’interdépendance en plus d’une extrême proximité, alors vous saisissez les deux tiers de notre aventure. Le dernier tiers est à mon avis le plus difficile : il faut perdre notre intimité. La pudeur, que nous conservons dans notre vie sociale, la p’tite gêne disons, disparaît dès les premiers jours, qu’on le veuille ou non. Que ce soit pour nous changer le soir ou pour revêtir nos habits de canot, pour libérer des odeurs de toutes sortes, pour se laver ou simplement pour soulager nos besoins naturels, le groupe n’est jamais loin. Ajoutez donc ce dernier tiers aux autres et surtout n’oubliez pas les 21 jours, vous aurez alors une idée à peu près précise de notre aventure. Mais, malheureusement pour vous, pour comprendre exactement cette aventure, il faut y être.

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Rivière George 2005

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Le mirage

25 juillet 2005
Le mirage

 

Benoît : Dans ce coin de pays la météo est imprévisible. Le matin vous vous réveillez sous un soleil radieux, à 20 degrés, et quelques heures plus tard une chute de température radicale vous glace les chairs. C’est exactement ce que nous avons expérimenté depuis notre arrivée. Les premiers jours étaient fabuleux, avec des pointes de chaleur comparable à ce que nous connaissons plus au sud. Mais depuis, la réalité nous a rattrapés. Les deux dernières nuits ont été particulièrement éprouvantes avec des températures frôlant le point de congélation. Nous sommes tous équipés de très bons sacs de couchage qui, selon les manufacturiers, peuvent affronter des températures autour de -8 à -10 °C. La plupart des membres de l’expédition sont des férus de camping d’hiver et plusieurs sont mêmes instructeurs. Malgré notre expérience, il est assez exotique de voir de la vapeur d’eau condensée sortir de notre bouche, en cette fin de juillet.

Raymond et Étienne sortent de la poissonnerie avec 7 livres de truites mouchetées

Le matin est assez agréable puisque avant notre lever, le soleil est déjà debout depuis plusieurs heures. La tente est chaude et le réveil est doux. Mais le soir dépose son humidité et sa froideur comme en automne. Depuis le début de la section de rapides, nous pagayons en combinaison isothermique complète (wet suit) comprenant pantalon, veste, gants, bas et bottes en néoprène. Et nous avons quand même froid. Une couche supplémentaire est indispensable. Même qu’Étienne a poussé le luxe de s’équiper d’un dry suit qui lui permet de soutenir des froids encore plus intenses que le reste de l’équipe. Et aujourd’hui, il en avait besoin. Il faisait un énorme 8 degrés. Pendant le lunch nous nous sommes rappelé que sur les terrasses de la rue Saint-Denis, en ce 25 juillet, les filles étaient probablement courtement vêtues et que nous, nous nous les gelions au Nunavik. Nous sommes au 11e jour de l’expédition, soit à la mi-parcours de nos 22 jours de rivière.

Afin d’atteindre la pourvoirie de Wedge Hills nous avions décidé de pagayer 38 km. Nous savions que le dernier rapide de 2 km était coté R3, de niveau expert. Et sur la George l’expert n’a qu’à bien se tenir. Levés tôt et partis tôt, nous avons pour la 3e journée consécutive le vent du nord en plein pare-brise. Arrêtés en bas du dernier rapide pour pêcher notre souper, Étienne et Raymond ont sorti en 10 minutes, 4 truites mouchetées totalisant près de 7 livres (cette pêche est dédiée à notre ami Alain). J’ai eu à peine le temps d’attacher ma cuillère que la pêche était terminée. Au pied du rapide, un superbe lac, sur le bord duquel nous avons trouvé la pourvoirie de Wedge Hills : un immense lodge comptant une douzaine de bâtiments avec électricité et eau chaude. Nous y avons été accueillis comme des enfants prodigues par Diane, Claude et Christian. Comme cadeau d’arrivée, ils nous ont offerts une douche chaude. La première en 2 semaines pour moi. Je tape ce texte sur une vraie table avec une vraie chaise. J’entends les truites qui m’appellent dans la cuisine. Sans doute un autre mirage.

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