Les 10 000 matins

14 avril 2014

Deux semaines déjà. Quatorze jours étranges, comme si je me réveillais d’un mauvais rêve. Bientôt elle reviendra, et tout sera comme avant.

famille Halifax 1999 - lr

Jean-Philippe, Antoine, Gabrielle, cousine Émilie, Laurence et Benoit à Halifax en 1999

Suzanne

Le 29 janvier 1962, ma mère a vécu la mort tragique de sa fille Suzanne, âgée de 7 ans. Ma sœur était de 2 ans mon aînée. En marchant vers l’école, elle a été happée par une automobile qui a glissé sur une chaussée enneigée. Deux semaines plus tôt, maman avait donné naissance à son huitième enfant, mon frère cadet André. Après une longue dépression, ma mère ne s’est jamais réellement remise de ce décès.

La perte d’une jeune enfant sans défense est très difficile à accepter pour des parents, parce qu’il est de notre devoir de la protéger pour éviter le pire. Même si Gabrielle était une adulte, elle avait un âge mental d’environ 3 ans. Sa grande vulnérabilité nécessitait une surveillance de tous les instants. Je vis sa mort comme un échec. Comme si je l’avais échappé d’une falaise ou d’une rivière déchaînée. Aurais-je pu faire mieux?

La culpabilité

Personnellement, dans les jours qui ont suivi son décès, j’ai ressenti un intense sentiment de culpabilité.

Pourquoi n’ai-je pas fait ceci? Et la veille si j’avais fait cela? Le dernier soir, quand j’ai vu qu’elle était surexcitée, pourquoi ne lui ai-je pas administré son « p.r.n » (CAD un calmant d’urgence)? Ce comprimé l’aurait peut-être empêché de faire cette crise d’épilepsie tant redoutée et elle serait encore avec nous?

Mais nos trois autres enfants nous ont raisonnés, en ces quelques mots :

« Vous avez faits tout ce qui était en votre pouvoir, et encore plus ».
« La seule façon que vous auriez pu la sauver, c’est qu’elle dorme entre vous deux ».
« Et votre vie aurait été un véritable cauchemar et c’est probablement vous deux qu’on aurait admis en psychiatrie »

Mon fils Antoine était encore plus direct :

« Vous l’auriez sauvé le 26 mars, mais ces crises fatales auraient pu se reproduire quelques semaines plus tard, au chalet, avec une intervenante, ou encore pire, en roulotte aux États-Unis ».
« Vous viviez sur du temps emprunté »

Un médecin rencontré au lendemain de son décès a expliqué que lors de son arrêt cardio-respiratoire du 24 octobre, elle aurait probablement dû décéder, mais un miracle s’est produit.

« Vous avez été chanceux, vous avez eu cinq mois additionnels ».

Anne d’ajouter:  « Elle n’a pas voulu mourir en octobre parce qu’elle attendait que son père soit présent ».

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Gabrielle, Antoine, Jean-Philippe dans le potager de Grand-Papa Sylvain

La cathédrale

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Gabrielle et Benoit – Dernière fin de semaine au chalet

Gabrielle était une force de la nature. Sévèrement atteinte d’autisme, les spécialistes rencontrés en bas âge nous donnaient très peu d’espoir. Pourtant, elle a fait ses premiers pas à trois ans, balbutié ses premiers mots à 6 ans, mangé seule à 8 ans, fait ses premiers pipis dans la toilette à 12 ans, et ne portait plus de couche le jour à 14 ans. Et est finalement devenu propre l’an dernier à 22 ans. Nous étions fiers de ses progrès et de ses acquis constants. Elle travaillait fort et désirait s’améliorer chaque jour.

La cathédrale que nous avons bâtie pierre par pierre, pièce par pièce, mot par mot, s’est effondrée. Cet édifice était attrayant, confortable et unique en son genre. Les personnes qui la croisaient l’admiraient et en tombaient souvent follement amoureuses. Pour nous, ce monument était notre fierté, et nous tentions de la solidifier, de la rendre encore plus forte, plus belle. Le plus longtemps possible.

Mais ce que la plupart des gens ignoraient, nous les premiers, c’est que cette basilique craquait de partout. Même nous, ses parents, vivions un peu dans le déni, croyant qu’elle serait là pour longtemps, encore plus longtemps que nous. Qu’elle nous survivrait.

Mais nous nous trompons. Notre cathédrale vit toujours. Son héritage lui survivra et continuera de rendre ses fidèles encore plus heureux, malgré l’handicap qui les afflige. Elle continuera de semer du bonheur pour ces familles et leurs enfants différents. Et pour tous ceux et celles qu’elle a inspirés, et qui ont trouvé un sens à leur vie en voulant aider les personnes autistes. Benoit Gaby chaise longue - lr

Son visage

Chaque nuit, je me réveille, hanté par son image. Les premières nuits, c’était particulièrement pénible. Je n’arrivais pas à m’endormir, constamment harcelé par cette culpabilité débilitante.

Je n’avais qu’un seul remède : écrire. Dans mon cas, j’imagine que l’écriture s’apparente à une psychothérapie. D’autres pourraient comparer ces textes à une prière à Gabrielle, une façon d’entrer en contact avec elle, de garder l’espoir qu’elle est toujours un peu vivante. Peu importe. Cet exercice me fait grand bien.

Mais depuis quelques jours, je dors mieux. Mais encore. Je sais qu’elle ne m’en veut pas. Que nous avons été des parents aimants et toujours soucieux de son bonheur. Son visage m’apparaît toujours dans mes rêves, mais ce n’est plus celui du matin fatidique, mais celui des 10 000 autres matins où elle me souriait à son réveil.

J’imagine que c’est le début de ma convalescence, de la guérison de l’âme.

Monique avril 14, 2014 à 16:11

Lentement mais sûrement, vous guérirez de cet immense trou qu’elle a laissé dans votre vie. Cette petite qui semblait vivre une enfance éternelle, s’est éteinte sans vous faire ses adieux. Mais vous pouvez être fiers de ce qu’elle vous a fait accomplir. Les Répits de Gaby demeurent un exemple dans leur genre. En toute amitié, Monique xx

France avril 14, 2014 à 17:42

“Même nous, ses parents, vivions un peu dans le déni, croyant qu’elle serait là pour longtemps, encore plus longtemps que nous. Qu’elle nous survivrait.”

Et c’est ce que tout parent se doit de croire, nos enfants DOIVENT nous survivre, c’est dans l’ordre des choses. Votre princesse Gabrielle ne vous survivra pas physiquement, nous le savons maintenant tous. Cependant, elle vous survivra de par son âme, au travers tout ce qu’elle a semé en passant par son papa, sa maman et sa fratrie adorée et dévouée.

Les Répits de Gaby n’est qu’une parcelle de ce que votre princesse laisse derrière elle, car vous, vous êtes encore là et Gabrielle n’a pas terminé de vous animer pour continuer.

Pas une once de culpabilité ne devrait vous habiter car aussi atteinte pouvait être Gabrielle, aussi heureuse que n’importe quel enfant elle a été et certainement encore plus !

Bon courage à toute la famille, reposez-vous et laissez le temps passer, il saura apaiser votre peine.

Je vous embrasse !

France maman de Loralie xx

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