August 2005

River Blues 2

  1. 9 août 2005
    River Blues 2Raymond : Lundi je me suis présenté au travail. J’ai passé la journée à lire et répondre à mes courriels. Étrange mais à la fin de la journée j’étais épuisé. Pourtant au cours des dernières semaines mes activités étaient physiquement beaucoup plus exigeantes. Moi aussi j’ai le « river blues ». Je réalise que durant l’expédition, nous étions dans une bulle comme un enfant à naître dans le ventre de sa mère. Aussi confortable que cette situation puisse être, toute bonne chose à une fin; mais pas tout de suite. Tel un long cordon ombilical qu’il nous a fallu couper une fois arrivés à terme, la rivière nous a nourrit d’images et d’expériences inoubliables. J’aimerais bien pour une seule journée encore me retrouver avec mes collègues sur cette rivière. Mais quelle portion de la George choisir. Elles sont toutes belles. Dilemme ! J’ai envie de faire durer le plaisir en repassant des images et des souvenirs dans ma tête.

    J’ai en image Pierre-Marc assis dans le canot, alors que nous sommes réunis en trimaran pour mieux avancer et qui nous regarde avec un sourire béat, le poing fermé et le pouce en l’air. Il semblait nous dire que tout allait bien mais on savait aussi qu’il interprétait un personnage issu de son imaginaire. Il blaguait, le coeur léger comme son répertoire de chansons.

    J’ai en image Benoit, ou plutôt son dos, large comme le canot puisqu’il était mon partenaire à l’avant de l’embarcation. La tête penchée, il bat la mesure de ses coups de pagaie constants et réguliers comme un métronome. Il ne trichait pas Benoit. Même s’il avait voulu, il n’aurait pu; je l’aurais su immédiatement. De toute façon il était là pour avancer. Réunis en trimaran, il lui est arrivé de dire en constatant que nous ralentissions « il y en a qui ne font que tremper leur pagaye dans l’eau. Allez les gars on lâche pas ». Et ses mots d’esprits (et ses conneries parfois) dès le réveil avant même d’être debout alors que ses collègues sortaient du coma lentement. Si cette aventure a vu le jour, c’est grâce à lui et à sa persévérance. Merci d’avoir pensé à moi comme partenaire de cette expédition.

    J’ai en image Gérald attentif au besoin des autres, toujours prêt à aider. Il a assumé plus que sa part des tâches domestiques pour le mieux être de tous. Patient, une armée entière n’aurait pu le faire sortir de ses gonds. Une seule fois j’ai cru un instant qu’il perdait patience. Mais il blaguait, Gérald.

    J’ai en image Étienne en solo dans son canot, en solo lors de randonnée ou à la pêche ou encore lorsque venait le temps d’établir le camp un peu en retrait de peur de déranger ses collègues au sommeil léger. Il avait besoin de s’aérer l’esprit et cette rivière lui offrait un cadre merveilleux pour le faire. Par ailleurs, il était complètement avec nous chaque fois que la situation le commandait. En raison de sa vaste expérience, il a été celui que l’on a envoyé en éclaireur nous lire les rapides et nous indiquer les voies à suivre pour nous assurer d’un passage sans écueil. Même si son couscous aux tomates séchées n’a pas fait l’unanimité (moi j’ai aimé), chaque fois qu’il était de fonction pour faire la cuisine, il apportait une touche personnelle et mettait un peu d’exotisme dans nos repas. Épices d’Orient, condiments d’Asie, même le poisson était matière à expérimentation culinaire pour le plaisir de nos papilles gustatives.

    Il est trois heures du matin. Quel temps fait-il à Kangiqsualujjuaq ? La réalité me rattrape. Je travaille aujourd’hui.

Rivière George 2005

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Nos anges gardiens

7 août 2005
Nos anges gardiens

Benoît : Je n’ai pas eu la chance de voir nos vedettes à la télévision ce matin dimanche. Anne m’a dit que Pierre-Marc, Raymond et Étienne ont crevé l’écran à RDI dans leur entrevue pour Pagayer pour l’autisme. Quelle belle façon de finir ce projet, d’autant plus que nous aurons une couverture dans le Journal de Montréal cette semaine. Nous sommes aux anges. Nous sommes aux anges mais nous leur devons beaucoup. Nous leur devons tous à ces anges qui nous permis de réaliser ce projet un peu fou et qui ont cru en nous.

D’abord aux partenaires qui nous offert de l’équipement pour notre descente comme les tentes et les vêtements de Mountain Hardware, les canots d’Esquif, la pile et les panneaux solaires d’Environergie, l’ordinateur, les chandails pour les enfants et le communiqué de presse offert par VIA Rail, la caméra offert par Stéréo Plus de Joliette et la location de matériel de Mountain Équipement Coop, J’aimerais souligner l’implication de notre partenaire pour la nourriture, IGA Crevier de l’Assomption / Joliette, notre diffuseur officiel le FM M103,5 de Lanaudière, notre hébergeur du site web Vdl2 et nos vérificateurs et traducteurs de textes 90degrés Communication. D’autres supporteurs bénis nous ont offert des rabais souvent important pour le transport, comme QNSL pour le train entre Sept-Îles et Schefferville, Norpaq pour l’avion de Schefferville vers la George (et les nombreuses cabanes sur la rivière), Air Inuit pour le transport en avion de et vers Montréal et Desgagnés Transartik pour le retour du matériel en bateau de Kangiqsualujjuaq vers Montréal. J’aimerais saluer d’autres anges qui nous ont si gentiment accueillis avant, pendant et après la rivière, tel Dr Urgel Pelletier de Sept-Îles, Claude St-Aubin de Schefferville, Diane, Claude et Christian de la pourvoirie Wedge Hill, et à Kangiqsualujjuaq Jean-Guy St-Aubin, son fils Claude et Pierre Tourangeau.

Le groupe rayonnant à la fin de l'expédition. Étienne, Raymond, Gérald, Benoit et Pierre-Marc

Les anges les plus importants ont été ceux qui nous ont lus chaque jour. Ceux qui nous ont envoyés des messages d’encouragement que nous lisions religieusement chaque soir. Les anges qui ont contribués à la levée de fonds et ceux qui viendront à la soirée bénéfices du 5 novembre. Et notre Karine, des Répits de Gaby, qui tous les jours s’occupe du bonheur des jeunes autistes. Je me dois de ne pas oublier les anges parmi les anges soit les parents et les familles d’enfants autistes pour qui nous dédions chaque coup de pagaie, chaque vague, chaque rapide. Ils nous ont permis d’avoir une raison de se lever le matin et de persévérer. Notre petite aventure est bien mince par rapport à la leur. J’aimerais en finissant souligner la contribution d’anges qui nous ont supportés depuis un an, soit nos épouses, parents et enfants. À France, Anne, Pauline, nos 2 Laurence, Guillaume, Vanessa, Jean-Philippe, Antoine et Gabrielle. J’aimerais aussi remercier l’ange de mon ange, celle que l’on appelle Grand-maman Brisson et qui veille sur notre fille Gaby depuis de nombreuses années. Sans ses ailes et son auréole nous n’aurions pas fait tout ce chemin. Et bien sûr les 4 gars qui pendant toutes ces réunions, ces appels téléphoniques et ces nuits sous la tente m’ont épaulés, en plus de m’endurer. À Roger, qui a loupé l’Everest des rivières mais qui surmonte actuellement des défis encore plus grands. À vous tous, nos anges, merci d’avoir veillé sur nous.

Rivière George 2005

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Le “River Blues”

6 août 2005
Le “River Blues”

Benoît : Le retour de Kangiqsualujjuaq se faisait sur les ailes de Air Inuit qui dessert les communautés du Nunavik en passant par Montréal, Sept-Îles, Schefferville et ailleurs au Québec. Vendredi matin notre départ a été retardé par des vents violents. Notre pilote, une femme à la chevelure bouclée blonde, a finalement décollée notre rutilant Twin Otter avec dix-huit braves à bord. Malgré les soubresauts, elle menait son appareil de main de maître. Nous volions à très basse altitude afin d’éviter les bourrasques. Assis près de moi un jeune menuisier de Mont-Joli venait de compléter 54 jours de travail de suite à raison de 10 heures par jour. Peu de loisir si ce n’est la télé ou les jeux vidéos. Je lui demande s’il s’est fait une copine au village. Il me dit que le règlement lui interdit tout contact avec les Inuits, même de manger dans les familles. Lorsque qu’il me voit surpris, il rajoute: « la plupart des enfants métis du village sont issus de contact avec d’anciens employés de la construction de  passage ». La correspondance est assez rapide à Kuujuaq avec du personnel très accueillant. Lorsque je me rends compte que nous passerons au détecteur de métal, j’ai encore mon couteau à la ceinture. Aussitôt celui-ci remis dans mon bagage, nous repartons sur un gigantesque Dash-8 d’une trentaine de places, à destination de Schefferville. Nous avons même une agente de bord. Le vol est calme et je dors comme un bébé.

Nous séparons ici le groupe. Pierre-Marc, Raymond et Étienne retournent dans leur plumard douillet. Gérald et moi se dirigeons vers Sept-Îles sur un exigu Beechcraft de 8 places ! L’appareil est minuscule et je suis assis derrière la co-pilote. Je peux presque toucher les commandes de l’avion. Le vol est très paisible et je continue mes rêves. Pendant une autre semaine Gérald et moi continuons notre bénévolat en allant faire de la plongée sous-marine avec notre groupe scout sur la Côte-Nord. Gérald anime depuis une vingtaine d’années des jeunes garçons et filles de 15 à 17 ans. Pour ma part, je suis impliqué depuis 6 ans. Mon fils Antoine fait parti du groupe et j’ai très hâte de le revoir. Notre année a été investie à la formation pour la plongée et nous en ferons plusieurs aux îles Mingan, à Sept- Îles, Baie Comeau et aux Escoumins. Nous en profiterons pour aller visiter le barrage de la Manicouagan et marcher aux Monts Groulx. Une autre semaine reposante avant le retour au travail!

Le petit village de Kangiqsualujjuaq

Depuis mon retour de rivière, une maladie que l’on appelle le « River Blues », a subrepticement commencée ses ravages. Je connais plusieurs adeptes de longue descente qui en sont atteints. Ce mal s’installe souvent quelques heures après le retour et dure jusqu’à une semaine. Tous vos sens sont affectés et vous réalisez que le monde qui nous entoure est bruyant, terne et matérialiste. Cette affection me rend conscient de l’existence entre autre de l’eau courante, du cabinet d’aisance, des appareils électroménagers et de la musique… banalités que j’avais prises pour acquis avant mon sevrage de 3 semaines. À votre retour la chose la plus difficile à accepter est probablement votre reflet dans une glace. Vous qui preniez un soin constant de votre image en vous assurant plusieurs fois par jour que votre personne soit la plus impeccable possible, vous vous rendez compte des cicatrices de piqûres ornant votre front semblable à de l’acné, que vous êtes bronzé style habitant (le visage et les mains couleur chocolat mais le reste du corps plus près du lait), les lèvres fendillées et une barbe remplie de poils blancs qui vous donne un coup de vieux. Après avoir si longtemps couché à la belle étoile et dans des camps de fortune, vous avez maintenant vraiment l’air d’un vagabond. La température ici est de 25 degrés et aucune mouche ne m’importune. L’eau est à 4 degrés, froide comme la George. Les jeunes sont rayonnants mais mon coeur est encore là-bas. Encore 7 jours à souffrir du blues…

Rivière George 2005

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Le retour en ville

5 août 2005
Le retour en ville

Étienne : Pagayer pour l’autisme aura ses cinq minutes de gloire à la télévision ! Une interview sera diffusée sur les ondes de RDI le dimanche matin 7 août vers 9h35 (plus ou moins 15 minutes). Aussi, le Journal de Montréal publiera un reportage le dimanche 7 août ou le lundi 8 août. À ne pas manquer !

Nous avons passé la journée de vendredi en avion. Départ vers 9h00 de notre « hôtel » de six chambres, décollage de Kangiqsualujjuaq dans la tempête. Le trajet Kangiqsualujjuaq-Kuujjuaq s’est fait dans un coucou de 16 places brassé par les vents nordiques… À Kuujjuaq, nous sommes montés à bord d’un gros avion (lire : de 24 places) en direction de Shefferville. Nous avons ensuite fait Shefferville-Québec. Puis enfin Québec-Montréal. Je suis arrivé à mon appartement vers 20h30. Journée épuisante.

Revenir chez soi après un tel voyage est toujours un peu troublant. Quelque chose cloche et ne tourne pas rond. Il y a eu une panne d’électricité en mon absence et toutes les horloges de l’appartement ont été remises à zéro. J’ai voulu prendre mes messages téléphoniques mais la batterie de mon téléphone sans fil, laissé sur la table de cuisine, était morte. Le gazon de la cour est devenu du foin. Je prendrai bientôt une douche, ça me fera un peu bizarre de me laver sans avoir le souffle coupé par l’eau froide. J’ouvre mon garde-robe pour me choisir du linge de rechange, c’est-à-dire du linge propre qui ne sent pas le gars qui sort du bois. Ma main se pose spontanément sur un chandail de laine à manches longues, chaud et confortable. Je regarde dehors dans la nuit montréalaise, c’est bel et bien l’été. Un t-shirt fera l’affaire.

Raymond, Pierre- Marc, l'émissaire, Gérald et Étienne

Dehors, il n’y a plus d’aurore boréale, de rivière, de toundra, de baril ou de canot. Il n’y a pas ces quatre gars tripants avec lesquels j’ai partagé trois semaines. Et quand tantôt je me coucherai, je n’aurai pas à placer, toujours au même endroit pour être sûr de le retrouver, mon « gun à poivre » pour faire fuir l’éventuel ours qui s’intéresserait d’un peu trop près à ma tente. Je vais dormir dans ma chambre.

Alors que j’écris ces lignes, un maringouin traverse mon champ de vision. Je suis peut-être le seul gars du Plateau qui a actuellement un maringouin dans sa cuisine. Je l’écrase par réflexe. Je rigole : il était tout seul, sans les 283 923 complices piqueurs, mordeurs et harcelleurs auxquels je suis habitué. Je l’ai écrasé, il n’y a plus de maringouin.

Ce quelque chose qui cloche et ne tourne pas rond, c’est moi. Mon esprit est encore dans le Far North, la version québécoise du Far West, même si mon corps a pris l’avion vers le Sud. Je suis complètement déphasé avec la réalité montréalaise. Ça va être dur lundi matin au bureau.. Oh que ça va être dur!

J’ai parlé à Raymond, lui aussi rentrera au bureau lundi. Lui aussi se sent déphasé. Je n’ai pas parlé à Pierre-Marc, qui sera au travail dès samedi, mais déjà à bord de l’avion je le sentais déprimé de revenir. Benoit et Gérald, les chanceux, ont encore une semaine de vacances… Ils la passeront à encadrer un groupe d’ados quelque part sur la Côte Nord. (Ils ont leur photo dans le dictionnaire à côté du mot « bénévolat ».)

Je le sais déjà, je vais retourner sur la rivière George. C’est un signe qui ne trompe pas : si je sais que je vais y retourner, c’est que c’était extraordinaire.

Et si la rivière George a été extraordinaire, c’est en partie à cause des gars. Mais quand j’y retournerai, ça sera probablement sans Gérald, Pierre-Marc, Raymond ou Benoit. Ça sera sans laptop, sans capteur solaire pour recharger les batteries, sans chronique à écrire tous les soirs, sans levée de fonds, sans interview. Je voudrai un voyage différent. Genre : en duo avec une amoureuse et beaucoup de temps devant nous. J’aurai le goût d’avoir le temps pour faire plus de randonnée. Pour pêcher plus. Pour vraiment faire de la photo. Ce coin-là du Québec est tout simplement trop superbe.

J’ai écrit « avoir le temps » dans le paragraphe précédant et je me sens privilégié. Je peux prendre des vacances en couple si je le désire (en fait, tout ce qui me manque est une blonde ;-) . Pour d’autres, c’est plus compliqué. Si Benoit a pu partir, c’est uniquement parce qu’Anne Deschamps, sa femme et la mère de ses enfants, est restée à la maison pour s’occuper de Gabrielle, son adolescente autiste. (Remarquez que même sans enfant, Anne ne nous aurait jamais accompagnés : elle ne veut rien savoir des mouches, du froid et de la vie sous une tente.)

Plusieurs raisons expliquent pourquoi la relation entre Benoit et Anne fonctionne, pourquoi leur famille est une famille heureuse. Selon moi (et il s’agit d’une opinion personnelle), une de ces raisons est qu’ils ont les moyens de se payer un service de gardiennage pour Gabrielle quand ils en ont besoin. Comprenez que toutes les familles d’enfants autistes n’ont pas ce privilège, et que certaines vivent des situations dramatiques.

Je tiens à le souligner : Anne est une femme extraordinaire. Malgré toutes ses responsabilités, elle a trouvé le temps et l’énergie nécessaires pour fonder les Répits de Gaby, qui offre des services de garde spécialisés pour enfants autistes. La levée de fonds de Pagayer pour l’autisme contribuera à l’achat d’une maison où des enfants autistes passeront un week-end à l’occasion, offrant ainsi à des familles épuisées un répit salutaire.

J’ai donné environ un quart de million de coups de pagaie sur la George, et à mon retour j’ai eu droit à des félicitations. Pourtant, mon effort est insignifiant en comparaison à celui que la vie exige constamment des parents d’enfants autistes. C’est à eux que les félicitations doivent être adressées. De toute façon, moi, j’ai déjà eu mon salaire : des centaines de souvenirs fabuleux et le sentiment très agréable d’avoir fait ma part pour aider

Il n’est pas nécessaire d’aller pagayer dans le Grand Nord pour faire sa part et aider. Choisissez-vous une cause qui vous tient à coeur. Donnez un peu de votre temps si vous avez du temps disponible. Donner un peu de votre argent si vous avez de l’argent disponible. Vous pouvez d’ailleurs faire dès maintenant un don aux Répits de Gaby. Il suffit de visiter cette page : http://www.pagayerpourlautisme.com/dons.html

Rivière George 2005

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La très grande baie

4 août 2005
La très grande baie

Benoît : Hier soir, pour la première fois, flottait au-dessus du groupe un nuage de mélancolie. Étais-ce le fait que nous avons été incapable de rejoindre le village inuit, notre destination, tel que planifié ou simplement parce que nous sommes aux dernières heures de l’expédition ? Sans doute un peu des deux, combinés à une fatigue certaine. Pour s’assurer du réveil efficace des troupes, Raymond parti son réchaud bruyant à 6h25 précise. La nuit avait été très froide. Nous avons bouché les trous de la cabane avec des vêtements pour conserver un peu de chaleur. Accroupis dans nos canots à 8h30, nous flottons sur une mer d’huile. Pas de vent pour la première fois en 3 semaines. Tellement calme que s’en est suspect. Nous savons que l’entrée dans l’immense baie du village inuit ne peut se faire qu’à marée haute, pour éviter de marcher pendant un kilomètre et grimper les 25 pieds de dénivellation dans la vase. La marée haute est attendue vers 11h00. Nous avons donc 2h30 pour parcourir 16 km, soit une vitesse moyenne d’un peu plus de 6 km à l’heure. Presque impossible. Notre meilleure vitesse de croisière à date était autour de 5 km. Mais sans vent ?

Raymond, Pierre- Marc, l'émissaire, Gérald et Étienne

Après avoir été salué par un pêcheur inuit, nous entrons finalement dans cette baie. À gauche se pointe la Baie d’Ungava, drapée de ses plus belles montagnes. Dieu qu’il y a des montagnes ici. Je croyais ce pays plat comme toutes les plages de mon enfance. Malgré une certaine tristesse des maisons appuyées par des blocs sur le pergélisol, ce village est le plus beau. Le plus beau depuis 22 jours. Après les photographies de groupe d’usage sur la grève, un homme à la peau de cuir et aux yeux souriants s’approche de nous. Il ne semble pas parler ni anglais, ni français. Je lui dis « Jean-Guy ? Jean-Guy St-Aubin ? ». Il me fait un signe de la tête et disparaît sur son VTT. Jean-Guy, est celui que toute expédition doit contacter à son arrivée ici. Il s’occupe de placer votre matériel sur le bateau de retour, opéré par Desgagnés Transartick. Ce bateau sillonne tous les villages du Nunavik depuis Montréal. Il est de passage 2 fois par année, en juin et en septembre. Impossible de rapporter votre matériel par avion, le coût est prohibitif. Vendre votre canot au village ne vous rapportera presque rien, question d’offre et de demande. La seule solution et la plus sûre est d’utiliser les services de Desgagnés Transartick.

Des enfants Inuits partout aux yeux inoubliables

Une demi-heure plus tard, après avoir vidé nos canots, la baie derrière nous est déjà couverte de boue sur 100 mètres. Un camion arrive. Ce n’est pas Jean-Guy, il est en vacance. L’autre pilier d’une fin de descente réussie nous accueille. Pierre Tourangeau, hôtelier, garagiste, restaurateur, dépanneur et guide touristique à votre service. Anciennement de ma région de Lanaudière, il est devenu chef mécanicien dans plusieurs villages du coin pour finalement s’établir ici. L’élue de son coeur est inuit, ce qui aide à s’enraciner. Il nous montre nos chambres, nous prépare un repas exquis et nous fait visiter la ville et le bord de mer. Son hôtel et restaurant « Iluiilirq » est un incontournable. Nous sommes finalement arrivés à bon port, à l’endroit que l’on appelle « La très grande baie », traduit en inuktitut par Kangiqsualujjuaq. Poste de traite de la Baie d’Hudson, connu sous le nom de « George River » il est devenu, au début des années 60 le poste administratif de la région et rebaptisé « Port Nouveau-Québec ». Suite à l’entente de la Baie James, les 14 communautés Inuits du Nunavik furent rerebaptisées de leur nom actuel. Des 760 habitants, environ 50 blancs y travaillent (professeurs, ingénieurs, infirmiers, commerçants). La moitié des habitants sont des enfants. Il y a des enfants partout. Tous très beaux. Partout on nous sourie et nous salue. Pierre nous explique que tout ici est excessivement cher et rare. On s’achète un sac de croustilles et 2 petites boissons gazeuses à l’épicerie. 14$… Il nous annonce que demain on attend des vents de 100 km à l’heure et que notre avion pourrait ne pas décoller. Pierre explique que la règle ici est: « une journée de beau temps sera suivi de 2 semaines de mauvais temps ». Et rajoute en riant « ici on sait quand on arrive mais jamais quand on repart »…

Rivière George 2005

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Contre vents et marées

3 août 2005
Contre vents et marées

Raymond : La fin du voyage approche. L’objectif souhaité pour la journée était de dormir à Kangiqsualujjuak. La vielle au soir alors que nous observions les aurores boréales, les cieux nous semblaient favorables pour nous y rendre. Je sens une certaine fébrilité dans le groupe alors que l’expédition tire à sa fin. Au petit matin (5h30) je suis réveillé par une lumière aveuglante. Le soleil en mode actif depuis déjà quelques heures, éclaire le « chalet » d’une lumière nordique. Un vent du sud se lève ce qui signifie moins d’effort pour arriver à bon port. Certains se mettent à rêver. Arrivons-nous à temps pour le dîner ? L’euphorie nous gagne. Nous partons alors que le courant de la marée est descendant.

Trois canots dans l'immensité de l'estuaire de la Baie d'Ungava

Nous sommes ici en présence de marées parmi les plus fortes au monde. Le vent du sud s’estompe, puis est vite remplacé par un vent du nord si intense que nous faisons presque du surplace. Nous devons nous arrêter. Notre projet est il encore réaliste ? Comme un château de carte qui s’effondre nos plans sont à revoir. Kangiqsualujjuak, se sera pour un autre soir. Oui mais notre marge de manoeuvre diminue comme peau de chagrin. Notre avion décolle vendredi matin et nous avons lu que l’on ne peut pagayer qu’à marée descendante. Combien de ces marées, le jour, d’ici vendredi ? Serons-nous obligés de pagayer la nuit dans un estuaire que nous ne connaissons pas. Nous décidons d’y aller d’objectif plus réaliste. D’abord nous rendre au prochain et dernier rapide de l’expé. Après on verra. On s’y rend et décidons de le franchir. Puis devant nous à sept kilomètres apparaît l’île Ford sur laquelle nous a t’on dit se trouve une cabane. Nous tentons l’expérience. Nous pagayons comme des galériens pour contrer l’effet de la marée qui monte alors que nous allons dans la direction opposée. Deux heures plus tard nous y voilà. Le site, constitué d’environ sept bâtiments, est délabré mais la lumière du soleil couchant nous rend l’endroit plus acceptable. La vue qu’elle nous offre sur l’estuaire est plus large que notre champ de vision. Une fois installé pour la nuit, une discussion animée s’amorce pour déterminer à qu’elle heure devrions nous partir demain matin. Nous sommes tous fatigués. Un peu plus de sommeil pour récupérer ou partir tôt demain matin pour profiter d’un hypothétique répit du vent. Finalement nous convenons de partir à 8h00. S’il le faut nous irons contre vents et marées. Nous nous endormons avec comme couverture des aurores boréales qui dansent. Ce pays est magique. Espérons que la météo le sera aussi demain matin…

Rivière George 2005

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Ça sent la mer !

2 août 2005
Ça sent la mer !

Benoît : Assis bien au sec dans une cabane, somme toute très accueillante, les gars se changent, cordés sur les lits de camp. Jos, notre canoteur fétiche, rencontré à Schefferville nous avait révélé l’emplacement de cette cabane non-indiquée sur notre carte guide. Celle-ci est située au début des marées où l’eau commence à être salée sur la rivière George. Avant le départ j’avais obtenu les tables de marées sur l’Internet que j’ai oublié d’apporter avec moi. Mais je me rappelais très bien que la marée haute débuterait vers 9h00 le matin pour finir 6 heures plus tard. Étienne lui avait déniché ses tables dans l’almanach du fermier du festival du cochon de Ste-Perpétue. Ses tables indiquaient le contraire de celles que j’avais trouvées. Moment conflictuel en vue ! Ce matin nous nous sommes levés vers 6h00 pour partir tôt. Le vent de face faisait encore des siennes. Après un solide rapide, nous nous sommes rebâtis un trimaran avec nos 3 canots pour accélérer le rythme. Nous avions au moins 30 km à faire pour rejoindre la cabane secrète de Jos.

L’après-midi fut assez zen avec des vents à vous défriser la mise en pli. Le soleil était de la partie pour la première fois depuis 2 semaines. Avant la cabane nous avions un rapide à traverser que l’on indiquait comme relativement facile à marée haute. Mais sommes nous vraiment à marée haute ? Nous nous approchons du rapide et là c’est la panique. Le rapide est énorme. Et nous sommes attachés ensemble. Étienne nous lâche un juron afin que le groupe comprenne bien l’urgence de la situation. Il nous crie « DROITE!!! » … Que veut-il dire par « droite » ? Il veut que je pagaie de la droite plutôt que de la gauche ? Il veut que l’on garde le canot « droite » plutôt qu’oblique ? Finalement, nous comprenons qu’il commande un virage vigoureux à droite pour que notre véhicule s’échoue sur des roches émergées en haut d’un gros seuil (petite chute avec du courant). Nous n’avons pas d’autre choix que de défaire notre radeau de fortune afin de cordeler le seuil. Sitôt cordelés nous avons à descendre un autre rapide de niveau 3 à volume. Tout se passe bien sauf pour Pierre-Marc et Gérald qui décident de développer une nouvelle technique de descente à reculons. Ils ont rempli le canot dès le début du rapide et ils ont tourné à 180 degrés pendant la descente. Aussitôt les canots à sec nous repérons la cabane à squatter sur l’autre côté de la rivière. Et ici la rivière a facilement 750 mètres de large. Étienne regarde le rapide et ne peut comprendre qu’il soit si gros malgré la marée haute…

Préparatif de reconstitution du Trimaran avant la mer

Étienne : En fait, nous sommes à marée basse. Le dénivelé du rapide s’en trouve plus important, la pente plus grande et le courant plus fort. Ce qui devait être facile devient plutôt technique. Certains remous sont carrément dangereux. C’est ainsi qu’on est entré dans l’estuaire. Il y a des marées, c’est déjà un peu moins une rivière, c’est un peu un autre monde, même si la baie d’Ungava est encore à une cinquantaine de kilomètres. Demain soir, nous dormirons peut-être à l’hôtel à Kangiqsualujjuaq. Le voyage tire à sa fin. Suite à la journée ensoleillée nous avons une nuit sans nuage. Le ciel est rempli d’aurores boréales jaunes, verts et blancs. Un cadeau impromptu pour notre dernière nuit en pleine nature, nous l’espérons.

Message d’intérêt public: Nous sommes vraiment tous très heureux de vous annoncer que demain mercredi le 3 août nous serons de l’émission L’Été Express à la radio de Radio-Canada au alentour de 16h20 (95,1 FM à Montréal). Robert Frosi, le commentateur sportif, procédera à l’entrevue directement de la rivière.

Rivière George 2005

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Cyber-rivière

1er août 2005
Cyber-rivière

Raymond : Il est 8 h 30 du matin ; je suis confortablement installé dans ma tente. Benoît sommeille à mes côtés, il s’est couché assez tard la nuit dernière. Non il ne ronfle pas en ce moment, mais sachez que nous avons formé au cours de l’expédition un duo d’enfer suffisamment efficace pour éloigner les ours. Certains de mes autres collègues se qualifient également pour être membres de la chorale des ronfleurs ou de la fanfare des bruits nocturnes. Il pleut par intermittence. Nous en sommes au 18e jour de l’expédition. Nous avons déjà envoyé une vingtaine de chroniques quotidiennes. Vous êtes vous déjà demandé comment celles-ci vous parvenaient ?

Les panneux solaires

Nous disposons d’un petit ordinateur portatif, gracieusement prêté par VIA Rail, d’un téléphone satellite et de trois caméras numériques. Nous avons quelques piles de rechange pour alimenter notre matériel, mais c’est nettement insuffisant pour une expédition de 22 jours. Il nous fallait donc puiser l’énergie supplémentaire du soleil. Nous avons fait appel à la firme Environergie pour nous fournir les panneaux solaires, accumulateur de charge et transformateur en tenant compte des contraintes de poids et de volume. Cette firme possède une expertise dans les expéditions en région éloignée. M. Bergeron, a développé le matériel en tenant compte de la consommation d’énergie de chacun des appareils afin de nous monter un système répondant à nos besoins. Et cela fonctionne, comme vous pouvez le constater. Durant la journée nous mettons les panneaux solaires sur les bagages dans le canot, et ceux-ci captent l’énergie des rayons du soleil, même en petite quantité. Pour le calcul de consommation d’énergie nous avions prévu une utilisation quotidienne des différents appareils de 30 minutes. Nous avions sous-estimé le temps nécessaire pour rédiger nos chroniques. Malgré le fait que les capteurs fonctionnent même par temps nuageux, vivement le soleil !

Site enchanteur de repos au bas des chutes Helen

Une fois les chroniques rédigées sur l’ordinateur, nous branchons le téléphone satellite et faisons parvenir nos textes et photos à un serveur à Montréal. C’est alors qu’entre en jeu l’équipe de Vdl2 qui a conçu notre superbe site Web. Ils reçoivent nos textes et nos photos en soirée ou durant la nuit et les distribuent à nos abonnés et sur le site le lendemain matin. Gilles prend le temps de lire tous vos messages et de nous les transmettre lors de l’envoi suivant. L’équipe de 90 degrés communications, dont le président est un des membres de l’expédition, s’occupe de la traduction en anglais et de la révision des textes pour l’édition finale sur le Web. Sans l’apport de ces partenaires vous ne pourriez suivre l’expédition en direct, les moustiques en moins.

Nous voudrions aussi souligner l’apport de Stéréo Plus de Joliette : M. Villeneuve nous a gracieusement offert une caméra vidéo. Nous les remercions sincèrement. Benoît vous a parlé hier des bienfaits et inconvénients du wet suit. Ce n’est pas le seul équipement qui permette de faire cette aventure dans des conditions acceptables. Notre principal défi est la gestion de l’humidité. Nous naviguons sur une rivière dans une région qui n’est pas répertoriée comme destination soleil dans les guides touristiques. Tentes résistant à des vents violents, vêtements imperméables, respirants et chauds sont de mise, sans parler des filets à mouches et tentes moustiquaires. Les vêtements de corps doivent être synthétiques pour sécher rapidement, car quatre ou cinq jours de pluie consécutifs, comme c’est le cas présentement, peuvent rapidement vous rendre la vie misérable et causer l’hypothermie. Merci aux membres de l’équipe de Mountain Hard Wear qui ont eux aussi monté à bord de notre aventure. Les amateurs de plein-air qui réussissaient à faire de longues expéditions avant l’avènement de ces équipements ont tout notre respect. Nous ne sommes ni plus ni moins méritoires d’accomplir les mêmes défis. Le matériel de pointe nous rend la vie un peu plus facile.

Rivière George 2005

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