December 2009

Deux économistes qui ont su faire l’apologie de notre richesse

En 1976, je quittais ma savane pour me transplanter dans « la grande ville » et apprendre à devenir un homme.  On m’avait conseillé de tisser mon nid au sein d’une grande école universitaire. Une belle école toute neuve, en béton, sans fenêtre, équipée d’amphithéâtres aussi gigantesques qu’inhumains.  Par chance, le café Campus, mon hâvre de paix, n’était qu’à un jet de bière.

Jacques Parizeau

Un des professeurs aux HEC était l’imposant Jacques Parizeau.  Malgré mes 19 ans, stimulé par mon père, politicien d’estrade, j’ai toujours suivi les débats de l’assemblée nationale comme d’autres suivaient le hockey.  À la bibliothèque du collège, je lisais en cachette le journal “Le jour” publication séparatiste à l’index.   Mon paternel, fervent activiste libéral, détestait avec passion ce journal de “Piquiou” et ses artisans : René Lévesque, Yves Michaud et Jacques Parizeau.  Quand ce journal a finalement fermé ses portes deux ans plus tard, papa souriant me lançait:

« Lévesque et Parizeau ne peuvent même pas gérer un journal et ils veulent gérer un pays ! ».

Écoutez une entrevue radio de Simon Durivage avec Yves Michaud, éditeur du journal qui discute du lancement du nouveau journal en janvier 1974.

Ce que je connaissais de Jacques Parizeau était son parcours en zigzag, un profil atypique de brillant économiste, qui avait mal tourné.  Issu de la petite bourgeoisie francophone, gradué à Paris en droit, PhD de la London School of Economics, il allait finir ses jours dans un parti de gauche, de barbus, de socialistes. Il parlait l’anglais comme un « British », portait le complet noir trois pièces, avec les doigts placés stratégiquement dans sa veste, qui détonait avec le « complet Safari » ringard de René Lévesque.

Election L'Assomption Jacques Parizeau 1976Les élections du Parti Québécois en 1976

Mon nouveau professeur vedette nous annonce dès le début de la session d’automne 1976 qu’il sera candidat à l’élection du 15 novembre.  Mais d’ajouter de ne pas s’en faire puisqu’il avait déjà été battu deux fois aux élections de 1970 et 1973 et qu’il finira sans aucun doute la session avec nous. Promesse qu’il n’a pu tenir, suite à son élection avec plus de 14 500 votes de majorité dans le comté de l’Assomption, voisin de mon comté de Joliette.

Robert Bourassa et un petit membre de la commission jeunesse

Lors de mes premiers mois à l’université, par ami interposé, je me suis joint aux jeunes libéraux.  Quelques mois plus tard j’étais élu (!) au poste de trésorier de la commission jeunesse.  Je devins alors membre du conseil général du parti Libéral puisque les membres de la commission jeunesse participent aux conseils généraux du Parti Libéral.  J’ai eu l’opportunité de discuter avec Robert Bourassa à plusieurs reprises de septembre à novembre 1976 (avant sa grande débâcle).  C’était un homme que j’admirais intensément, de par son calme, sa détermination et sa très grande connaissance des défis du Québec.

Le référendum de 1980

J’ai recroisé Jacques Parizeau et Robert Bourassa, 4 ans plus tard, au printemps 1980 alors que j’étudiais au département de sciences économiques de l’Université de Montréal. Garnotte legionnaireDans le cadre des événements préparatoires du premier référendum sur l’indépendance du Québec en avril 1980, l’association étudiante du département d’économie avait alors organisé un débat contradictoire «toutes étoiles» entre deux grands économistes de l’époque,  Jacques Parizeau et Robert Bourassa.

Après l’amère défaite de novembre 76, Robert Bourassa s’était exilé en Belgique où il enseignait à la réputé université de Louvain.  À l’occasion, il réapparaissait dans l’actualité le temps d’un commentaire ou d’une entrevue.  Parce qu’il était lui-même économiste, il avait accepté notre invitation et s’était déplacé pour participer à cette activité de notre association.

Changement de cap

Lors de ce débat Jacques Parizeau nous avait raconté qu’en octobre 67, alors fervent fédéraliste, en route vers l’Ouest canadien à bord d’un train pour une conférence ministérielle, il avait profondément changé d’opinion sur la place du Québec au sein du Canada.  Il était monté dans le train fédéraliste à Montréal et descendu à Banff, 3 jours plus tard comme indépendantiste convaincu.  Visionnez ce document d’archive du 19 septembre 1969 à Format 60 où il explique son cheminement politique (cliquez sur l’onglet “Le saviez-vous”)

bourassa parizeau gymLe combat de boxe

Malgré ma grande admiration pour Robert Bourassa, lors de ce débat de 1980, Parizeau a été le meilleur tribun.  Convaincu et obséquieux, il mitraillait l’audience de statistiques, de concepts économiques à la mode et impressionnait les jeunes blancs becs que nous étions. Il parlait fort, se tenait droit et ne lisait jamais son texte.  Robert Bourassa, effacé, avec le dos un peu vouté, parlait doucement et portait d’affreuses lunettes de nerd.  L’argumentation était tout aussi solide.  Mais au final, l’ours impétueux avait gagné sur le trotteur, tranquille et infatigable.  Bourassa a gagné le référendum et est redevenu premier ministre en décembre 1985.  Jacques Parizeau a de nouveau croisé le fer avec Robert Bourassa entre mars 1988, lorsqu’il est devenu chef du parti Québécois, et 1994, quand il a remplacé ce dernier comme premier ministre du Québec.  Robert Bourassa mourait en octobre 1996, à 63 ans, d’un fulgurant cancer de la peau.

Et aujourd’hui

Bourassa-Parizeau, Radio-CanadaIl y a quelques semaines, j’ai regardé avec attention l’entrevue qu’a donné Jacques Parizeau à « Tout le monde en parle ». À l’aube de ses 80 ans, et 33 ans après ma première rencontre avec lui, je suis encore sous le charme.  Malgré sa voix tremblotante et son regard vitreux, il n’a rien perdu de sa verve et de son bagout.  Un grand politicien, comme il n’en reste plus.  Aujourd’hui les leaders de qualité préfèrent rester en retrait pour compter leur fortune plutôt que d’affronter les projecteurs des objecteurs de conscience.  Lisez cette entrevue avec Nathalie Petrowsky de La Presse du 21 novembre 2009. J’aurais aussi aimé revoir Robert Bourassa, un autre grand politicien qui a su prouver que nous étions finalement un grand peuple, riche et capable de se prendre en main.

* Les 2 caricatures sont tirées du site web du Musée McCord.

Opinion

Comments (2)

Permalink

Réponse d’un biologiste concernant le “Ruisseau de feu”

Voici une réponse fort révélatrice d’un biologiste qui travaille depuis une douzaine d’années à la restauration du ruisseau de feu, situé à la limite des municipalités de Lachenaie, Charlemagne et Repentigny.  Suite à la parution du texte publié le 13 octobre 2009 Comment éteindre sournoisement le “ruisseau de feu”, M Réjean Dumas a remis les pendules à l’heure.  Je vous invite à lire sa réponse, qui montre l’autre côté de la médaille, le côté que l’humble citoyen ne voit pas toujours.  En plus, il a fourni 5 nouvelles photos.

______________________________________________________________________________________________________________________________________

BonjourRuisseau de de Feu - 1998

J’ai bien lu l’article … publié sur votre site. On pourrait en dire beaucoup sur les pertes de cours d’eau dans la plaine du St-Laurent en milieu agricole et urbain. Cependant, le ruisseau de Feu est plutôt l’exemple du contraire.

Quand on a commencé en 1998 (voir photos), on est parti d’un véritable fossé en milieu agricole (champs de grandes cultures). L’attention que l’on a porté au ruisseau de Feu porte d’avantage sur son potentiel de restauration que sa valeur faunique. Il ne faut pas perdre de vue que le ruisseau de Feu, tout comme le lac des Sœurs, a été creusé par l’homme. À l’origine, ça devait être comme le ruisseau du Marais Noir: un immense marécage drainé pour l’agriculture. D’ailleurs, le vrai nom du ruisseau de Feu est le Fossé de Feu.

champs ruisseau de Feu - 1998

Depuis, les partenaires du projet ont:

En bas de l’autoroute 40:

- reçu 130 ha valant (9 millions de $) en dons de terrains pour la restauration;

- planté 25 000 des 40 000 arbres prévus pour rétablir une forêt de 30 hectares;
- créé un marais de 45 ha;
- construit une des 4 passes migratoires;
- pour un total de 1,5 M$ en restauration d’ici la fin des travaux en 2012.

En haut de l’autoroute 40:

le ruisseau de Feu a été détourné et reconstruit en beaucoup mieux: on est passé d’un fossé rectiligne aux pentes abruptes sans bandes riveraines  (je me souviens de nos pêches sur le bord de l’autoroute – photo ci-dessous) à un cours d’eau de 35 mètres et plus de largeur (donné par les promoteurs à la ville) sur presque 2 km avec une station de pompage pour ramener l’eau pluviale dans le cours d’eau.

Photo du ruisseau de Feu en amont de l’autoroute 40, avant le détournement (le centre d’achat est maintenant construit sur cette section)

r de Feu - amont ponceau aut 40

Photo du ruisseau de Feu en amont de l’autoroute 40, après le détournement, dans son nouveau tracé (prise du même endroit que la précédente)

ruisseau de feu - nouveau nord 40

Vue ‘Google Map’ d’une section ‘détournée’ du ruisseau de Feu en amont de l’autoroute 40: à cet endroit, le cours d’eau et ses bandes riveraines ont plus ou moins 100 mètres de largeur.

r de Feu - amont 40 - google map

Vue ‘au sol’ de la même section que la photo précédente : l’emprise riveraine du cours d’eau est de  100 mètres dans la partie la plus large

Google Map - section détourné autoroute 40

Certainement que si nous étions assez nombreux et en moyen pour faire partout, ce qu’on a fait au ruisseau de Feu, la faune se porterait mieux dans la plaine du St-Laurent. En tous cas, nous sommes tous très fiers de ce qu’on fait là. Bien sûr que si on avait eu 1 milliards de dollar pour acheter les terrains et trouver un autre endroit pour construire l’hôpital et tout le développement autour, on aurait pu tout restaurer le bassin versant mais avoir eu 1 milliard de dollars, on l’aurait sûrement plutôt investi pour acheter des milieux naturels intacts au lieu de restaurer des champs agricoles.

Aussi l’article parle d’un ami biologiste sur le Comité du ruisseau de Feu: or, il y a cinq organismes qui siègent sur le Comité dont trois sont représentés par des biologistes: je doute qu’il s’agisse d’un de nous 3.

Le plus gros de projet de restauration d’habitats aquatiques au Québec

Bref, le ruisseau de Feu est probablement le plus gros de projet de restauration d’habitats aquatiques au Québec.  Si on veut critiquer le développement, ce n’est pas vraiment un bon exemple. Regardons plutôt ce qui se passe avec le ruisseau Pinière et le développement résidentiel, la rivière aux Chiens ou les barrages dans la rivière St-Jean, les enrochements de rives qui continuent dans le Richelieu et le St-Laurent, la plupart des cours d’eau agricole qui sont des soupes de phosphores…

Bref, on a du pain sur la planche et très peu de moyens pour y arriver. Nous allons investir 30 milliards de dollars pour les infrastructures routières au Québec, pour les améliorer bien sûr mais aussi pour contribuer à l’économie. Si nous avions, ne serait-ce que 1% de ce montant réinvesti dans la restauration des milieux naturels, nous ferions travailler des gens, souvent les mêmes entrepreneurs que ceux sur les routes, pour la faune et pour que les citoyens profitent de ces milieux naturels.

À bientôt

Réjean Dumas

PS. Si ça vous intéresse de lire notre approche sur les écosystèmes, j’ai publié un article dans la revue Urbanité du mois septembre (voir pages 24-26) attention fichier assez lourd PDF – 56 pages – 13 Mb.  Vous pouvez lire l’extrait de 3 pages, plus bas, intitulé Le maintien des écosystèmes dans le Québec habité – Un héritage pour les générations futures de Réjean Dumas

Le maintien des écosystèmes - page1

Le maintien des écosystèmes - page2

Le maintien des écosystèmes - page3

Environnement

Comments (1)

Permalink